La vaine chasse aux signes religieux

No 51 - oct. / nov. 2013

La vaine chasse aux signes religieux

À bâbord ! a reçu cette contribution au débat sur le projet de charte du gouvernement québécois. Il nous fait plaisir de la diffuser.

Le projet d’une Charte des « valeurs québécoises » (rebaptisé Charte des valeurs de laïcité) initié par le gouvernement du Québec il y a quelques mois a soulevé des réactions qui vont d’un rejet total jusqu’à une adhésion pratiquement inconditionnelle – d’autant plus, dans ce dernier cas, que le projet veut s’inscrire dans une perspective laïque de l’État québécois que son histoire ne peut que justifier.

Nous pensons que, bien malgré lui probablement, ce projet ouvre la voie à une réflexion sur la question des fondements mêmes d’une société « pluraliste », sur le rôle des signes dans les interactions sociales de par leur inscription dans des représentations culturelles, enfin sur la « justesse » d’une politique d’État vis-à-vis de telles sémantiques des interactions. Cet article, puisqu’il se veut un examen de ces fondements, va naturellement au-delà de ce projet lui-même, c’est pourquoi il se veut pertinent pour des lois ou des réglementations du même acabit. Notre démarche se laisse saisir comme trajet réflexif qui va du général au particulier. Elle ne prétend nullement être exhaustive dans le traitement des questions et demande sans doute à être mieux précisée, voire nuancée dans certaines de ses affirmations.

Pour éviter le même, la multiplication des réponses

Le point de départ d’une réflexion sur ce thème se doit d’être la re-connaissance – le rappel de connaissance – du phénomène de la différence. Chez tous les organismes vivants sans exception la réplication (génétique) ne se fait pas sans « anomalies », c’est-à-dire sans que la réplication échappe au même : nous ne produisons jamais deux enfants identiques. La loi du monde n’est pas l’identité. Le mécanisme évolutif fait en sorte que ces « anomalies », plus exactement mutations, favorisent ou non la survie de l’organisme en question et, par là, de l’espèce. La différence n’est pas seulement loi de l’évolution, mais aussi « valeur » (évolutive), car c’est elle qui assure la survie. En effet, tout organisme est un système ouvert puisqu’il dépend de ses échanges avec un milieu extérieur changeant. Or si l’organisme ne changeait pas lorsque son milieu change, il ne pourrait pas survivre. À l’immense variété de milieux correspond alors une immense variété de réponses adéquates : le « pluralisme » – des réponses, c’est-à-dire de la différence – est l’expression finale de ce phénomène essentiel de la vie.

Même si la dynamique de l’évolution biologique ne doit pas être généralisée à l’évolution des cultures sans restrictions, il n’en demeure pas moins que les lois de l’adaptation s’y appliquent ne serait-ce que dans une certaine mesure, car les cultures sont aussi des réponses à des transformations inévitables des milieux et des circonstances. Le pluralisme de réponses biologiques se double, chez les êtres humains en particulier, d’un pluralisme de réponses culturelles. Il s’agit donc encore non seulement d’un fait, mais d’une valeur : la différence se trouve à la base des processus d’évolution culturelle. Un peuple ne survivrait pas s’il ne s’adaptait pas aux transformations de son environnement en se transformant lui-même.

La valeur symbolique de la différence

Toutes les cultures sans exception se sont organisées sur la base de la différence. Or, il y a deux sortes de différences : celles que l’on peut appeler « naturelles » et celles que l’on peut appeler « sociales ». Parmi les premières, celle de la différence de sexes, mais aussi de races, d’âge, d’apparence physique, etc. Parmi les secondes, et en premier lieu, celle des différences de classe sociale.

Mais qu’elles soient naturelles ou sociales, c’est leur interprétation qui compte. C’est à partir de leur « lecture » symbolique, c’est-à-dire dans leur inscription dans un système conceptuel de représentations, qu’elles « fonctionnent ». La notion de culture désigne justement un tel système. Et quel est alors le phénomène crucial ? C’est celui d’une attribution (sociale) de valeurs différentes aux différences. Bien entendu, les cas paradigmatiques ont été et sont encore le sexisme et le racisme en tant qu’attribution de valeurs différentes aux différents sexes et races. Remarquons d’ailleurs qu’une telle attribution comporte des pouvoirs : le sexisme ou le racisme sont aussi des rapports de pouvoir.

Dans un tel contexte, la seule option politique adéquate – par politique nous entendons ici la forme organisationnelle d’une société – doit être, simultanément, la reconnaissance de la valeur de la différence qui s’exprime dans le pluralisme de cultures et la réinterprétation des valeurs attribuées aux différences : la lutte contre le sexisme ou contre le racisme en est un exemple d’une telle réinterprétation. Il ne s’agit pas pourtant d’une tâche qui se restreint au politique, mais engage aussi le juridique : l’attribution de valeurs différentes aux différences comporte aussi généralement une expression au niveau des normes légales lesquelles renvoient à des rapports de pouvoir. Enfin, last but not least, cet aspect juridique se double de celui des attitudes, des mœurs, des sentiments, dans lesquels sont vécues les différences. À suivre ce grand philosophe allemand que fut Kant, ce serait cependant le volet juridique qui rendrait finalement possible la vie sociale humaine : si une société d’anges est impensable, une société de diables est concevable pour autant que la pénalité et des institutions destinées à son exercice existent.

Toutes les sociétés – y compris animales – expriment la différence par des signes. La possibilité même de l’interaction repose sur la signification, car les comportements fondamentaux des individus qui composent une société sont en bonne partie réglés par l’interprétation des signes exprimés par autrui. C’est pourquoi nous tenons autant à nous présenter à autrui comme nous voudrions qu’il nous « interprète ». Les signes sont de deux classes : ceux qui expriment une appartenance particulière – comme ceux qui s’attachent aux différences sexuelles, voire aux différences religieuses – et ceux qui veulent exprimer une singularité (pensons aux tatouages). Qu’est-ce qui explique que les gens « s’expriment » ? Il s’agit parfois de consolider l’appartenance, parfois de consolider la singularité. Cependant, comme nous l’avons déjà signalé, les conséquences sociales de la signification ne sont pas inhérentes aux signes, mais à leur interprétation, plus exactement aux valeurs différentes dont on peut investir les signes : personne ne contrôle totalement les signes qu’on émet. Ainsi, le racisme n’est pas inhérent à la diversité de races, mais à l’attribution d’une valeur négative à certaines races – et à la production concomitante d’actes discriminatoires. En fait, le racisme comme le sexisme, en attribuant des valeurs différentes à des différences – raciales ou sexuelles – nient la valeur de la différence elle-même : à l’horizon logique du racisme se trouve l’élimination du différent, le programme d’une réplication du même, donc le suicide du groupe qui le pratique. Le génocide est donc, à la lumière des lois de l’évolution, un suicide.

La burqa pour tous pour contrer la discrimination

Comment envisager une politique visant la non-discrimination, l’égalité dans la diversité ? Venons-en maintenant au projet de Charte des « valeurs de laïcité » : ce projet envisage une telle politique par le biais des signes eux-mêmes et croit pouvoir asseoir la non-discrimination dans une sorte de neutralisation significative. Comment ? En imposant l’interdiction de signes lors des interactions impliquant des rapports de pouvoir social, plus exactement des pouvoirs légitimés par l’État. Il s’attaque aux signes, comme si dans les signes étaient inscrits les comportements. Une telle croyance est absurde : en toute logique, lors de ces interactions il faudrait alors interdire tous les signes exprimant une différence, puisque potentiellement sinon réellement producteurs de discriminations. Voici la preuve de l’absurde : dans une telle perspective, l’universalisation de la burqa s’avérerait la solution idéale, car elle empêche, ne serait-ce qu’en principe, d’exprimer le sexe, l’âge, la condition de classe et toute autre appartenance, y compris l’expression d’une singularité. Mais une telle croyance est aussi pernicieuse, car elle laisse croire que la différence est inexorablement productrice de discriminations, qu’elle se doit donc d’être réglementée dans ses expressions publiques, voire carrément occultée. Or, si c’est possible qu’étant homme je puisse discriminer les femmes, la solution ne peut pas être, sauf à tomber dans l’absurde, de cacher mes pantalons. Le projet de Charte rate sa cible : ce sont les comportements, et non pas les signes qui peuvent être source de discrimination.

Le projet de Charte québécoise comporte un volet sur la laïcité de l’État qui se veut ultima ratio. Mais il opère comme « dernière raison » de deux manières : parce qu’il est présenté formellement comme telle et parce qu’il fonctionne comme telle dans une explication de l’opportunité du projet. Première manière : c’est au nom de la valeur de la laïcité de l’État et de l’égalité de ses citoyen·ne·s que l’on propose la « neutralisation » significative au sein de certaines interactions non pas de tout signe, mais des seuls signes religieux comme si la seule menace de discrimination venait de ces signes. Certes, les phénomènes de totalitarisme catholique vécus au Québec expliqueraient une telle crainte, mais ce ne sont pas les signes catholiques qui inspirent le projet de Charte, ce sont ceux d’autres religions, en particulier de l’Islam. On voit alors que la « laïcité » opère aussi, et fondamentalement, comme dernière raison – volontaire ou involontaire – dans la production d’un sentiment de menace face à d’autres croyances. Supposons qu’une telle menace soit réelle et demandons-nous si l’interdiction de signes religieux pourrait défendre la communauté d’une telle menace. Il faudrait être bien naïf pour le croire. Répétons-le : ce ne sont pas les signes qui menacent l’égalité, ce sont les comportements, ceux engendrés par une valorisation différente des différences. Or, pour ces comportements, il existe la voie de leur prévention et de leur punition déjà toute tracée : le Code pénal.

In fine. Si cette analyse est correcte, il s’ensuit, premièrement, que toute société doit promouvoir la différence, car elle est condition autant de la survie biologique que de l’épanouissement culturel. L’anthropologue français Claude Lévi-Strauss avait signalé il y a déjà bien longtemps que la disparition d’espèces animales et celle de cultures constituaient les deux catastrophes de la « modernité » (on devrait plutôt dire que c’est bel et bien le capitalisme et sa logique de la marchandisation généralisée qui se trouvent à l’origine de ces catastrophes). Il s’ensuit, deuxièmement, que toute société se devrait encore de promouvoir l’expression libre de la différence, la liberté significative. Les obstacles à une telle expression ne peuvent qu’appauvrir la dimension symbolique des interactions et, par là, conspirer contre la richesse de la culture. Troisièmement, tout comportement discriminatoire, quelle que soit la différence qui le provoque, devrait être matière de la seule pénalité juridique. La laïcité de l’État doit s’exprimer purement et exclusivement dans ses dispositions et règlements, c’est-à-dire dans son « comportement », ainsi que dans ses structures matérielles (bâtiments, salles, etc.). Une chose est que les débats de l’Assemblée nationale soient présidés par un crucifix et une tout autre que ses employé·e·s, voire les député·e·s, le portent. La laïcité de l’État ne concerne donc pas le port de signes de la différence de la part de ceux qui accomplissent une mission quelconque en son nom, autrement dit elle n’est nullement assurée par la négation tout compte fait hypocrite des appartenances et des singularités.

Nota bene. Il serait certainement utopique de penser que toute société est disposée à accepter n’importe quel signe de la différence. L’acceptabilité dépend évidemment de la culture, de l’état dans lequel elle se trouve. Or, le rôle de l’État n’est pas de légitimer l’intolérance, encore moins d’y inciter, mais de combattre les préjugés et les discriminations ainsi que de défendre la liberté significative.

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