La marchandisation de la santé

Dossier : En plein corps

Néomédicalisation

La marchandisation de la santé

Dossier : En plein corps

La médicalisation est le processus qui consiste à transformer des expériences normales de la vie en « maladies » pour lesquelles un traitement médical est alors proposé. De la naissance à la mort, des menstruations au vieillissement, de l’humeur au désir sexuel, ce qui était auparavant considéré comme normal devient de plus en plus souvent un « problème » qui doit être soigné. Et on demande à celles et ceux qui sont lésés de changer au lieu de chercher à modifier le contexte social qui crée ces problèmes. Bref, on utilise des traitements médicaux et des pilules comme des modes ou des instruments de contrôle social.

L’expression n’a peut-être que 60 ans, mais le concept de médicalisation existait bien avant ; la création au milieu du XIXe siècle d’une « maladie » appelée la « drapétomanie » en est un bon exemple. Cette condition, inventée aux États-Unis, a été utilisée pour décrire le comportement des esclaves en fuite. Considérer comme une maladie mentale le fait de vouloir fuir une terrible situation, une réponse totalement saine dans ces circonstances, est un processus qui a souvent été appliqué aux femmes, médicalisées pour avoir combattu le sexisme, le racisme, le colonialisme ou d’autres oppressions entrecroisées.

Une individualisation des problèmes de santé

La « néomédicalisation » s’inscrit dans la continuité de ce processus d’invention de maladies, mais avec une approche plus complète, imbriquée dans la logique de marché et de course aux profits. Des maladies sont inventées et publicisées afin de vendre plus de pilules ; des expériences naturelles sont redéfinies comme causes de futures maladies ; le fait d’être « à risque » devient en soi une maladie qui requiert le traitement et l’observation régulière des individus… Tout cela est bien entendu très lucratif. Les mêmes logiques sont à l’œuvre dans la néo-médicalisation (et son rapport au corps) et dans le néolibéralisme (en rapport avec le corps social) : gestion du risque, surveillance constante (ADN, technologies d’imageries médicales), contrôle social des individus (par exemple l’usage du Ritalin chez les enfants plus exubérants que les autres dans la salle de classe).

Comme le néolibéralisme qui est son terreau, la néomédicalisation conçoit la santé comme une marchandise et les personnes en santé comme des ressources nécessaires à la vie économique, et cela contribue à individualiser les problèmes sociaux et à détourner l’attention de leurs racines réelles. La néomédicalisation dépolitise les déterminants sociaux et structurels de la santé en mettant l’accent sur ce que doivent faire les individus pour être en forme : gérer les risques, faire les « bons » choix, etc. Ce sont eux et elles qui sont tenus responsables de leur mauvaise santé, pas les gouvernements ou les politiques qu’ils mettent en place.

Mais lorsqu’on parle de « gestion », de changements dans le mode de vie (alimentation, consommation d’alcool ou de cigarettes, activité physique), cela implique des ressources qui ne sont pas distribuées équitablement. De plus, il n’existe pas non plus un mode de vie unique convenant à tous et toutes. Et dans tous les cas, la prévention primaire auprès de la collectivité serait bien plus efficace et équitable. Par exemple, le pourcentage élevé de femmes noires souffrant de haute pression pourrait être traité plus efficacement si on l’envisageait comme résultant du stress causé par un racisme systémique plutôt que comme la simple conséquence de choix alimentaires individuels.

Des changements structurels et sociétaux nécessaires

Faut-il résister à la néomédicalisation ? Certes, mais sans oublier de prendre en compte les inégalités et les privilèges qui peuvent jouer dans certaines dimensions de la santé de tous et toutes selon leur race, leur classe sociale, leurs capacités, leur sexualité et ainsi de suite. Par exemple, la médicalisation de la grossesse d’une femme qui n’a pas autrement de suivi médical pourrait lui permettre de consulter pour d’autres problèmes de santé. Il faut aussi faire preuve de prudence devant cette tendance à considérer tout ce que nous faisons (notre alimentation, nos pratiques, etc.) comme étant essentiellement motivé par des raisons médicales, instrumentalisant ainsi nos manières d’être en écartant la dimension du simple plaisir de ces actions.

Bien entendu, avoir un mode de vie actif, manger sainement et ne pas fumer sont de bonnes habitudes. Cependant, tout comme la consommation « responsable » ne change pas le système de production polluant et inégalitaire des biens de consommation, des changements dans le mode de vie à eux seuls sont loin de contribuer à la transformation de la société indispensable à une réelle promotion de la santé. Nous pouvons certes chercher à éviter individuellement les aliments toxiques et potentiellement cancérigènes, mais ils restent en vente et continuent d’être produits.

Évidemment, nous devons nous assurer que toutes et tous ont les ressources qui leur permettent de faire les choix les plus sains possibles. Ce n’est toutefois pas suffisant. Il nous faut démédicaliser nos conceptions de la santé et reconnaître le rôle causal des pratiques et des politiques sociales et structurelles dans l’apparition de la maladie. Nous devons aussi faire en sorte que les décideurs et décideuses politiques, les organismes de régulation (des médicaments, de l’environnement) et les gouvernements assument leurs responsabilités afin que nous puissions toutes et tous déterminer ce que constitue pour nous une vie saine, et la vivre.

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