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Mémoire des luttes

Chili 40 ans plus tard

À la recherche de l’équité sociale

José Del Pozo

Le Chili qui commémore cette année le 40e anniversaire du coup d’État a changé par rapport à des anniversaires antérieurs. Pinochet et d’autres responsables du coup sont décédés. Des élections ont lieu régulièrement depuis 1989 et des partis politiques de toutes les tendances y participent. La situation économique du pays a fait des progrès. Quarante ans après 1973, peut-on dire que la transition vers la démocratie a été réussie ?

Cet anniversaire nous permet de rappeler ce qu’a été le Chili au moment de la commémoration des quatre décennies qui se sont écoulées depuis le coup d’État et la mort de Salvador Allende.

En 1983, l’an qui marquait la première décennie du pouvoir dictatorial, le pays était frappé par une grave crise économique et l’opposition réussit à organiser les premières grandes protestations. Ces actions portèrent quelques fruits, comme le retour d’une partie des exilé·e·s et une certaine liberté pour la presse opposée au régime. Malgré la répression, les opposants commencèrent à s’habituer à sortir dans la rue et à exprimer leur mécontentement. Ce processus ouvrit la voie à la victoire de l’opposition lors du plébiscite du 5 octobre 1988, qui força Pinochet à organiser des élections libres en 1989.

Dix ans plus tard, en 1993, le pays était gouverné par des autorités civiles librement élues. Le président Patricio Aylwin avait rendu public le rapport Rettig, qui dénombrait pour la première fois les morts sous la dictature (un peu plus de 3 000), quoique sans identifier les coupables. Mais le Chili demeurait une démocratie sous la tutelle de Pinochet qui, en tant que général en chef de l’armée, imposait ses conditions, dont le maintien de la Constitution de 1980 avec un système électoral non représentatif et l’existence de sénateurs non élus (favorables à son régime). Aucun représentant des militaires ni de leurs complices civils ne reconnaissait les méfaits de la dictature et personne n’avait dû faire face à la justice pour les crimes commis. Les médias faisaient une couverture prudente sur les faits controversés du passé.

En 2003, la situation avait changé. Pinochet avait perdu une bonne partie de son pouvoir suite à son arrestation à Londres. De retour au Chili, s’il est vrai que son procès n’aboutit pas, il fut dépouillé de son immunité parlementaire que lui garantissait son statut de sénateur non élu à vie. Plusieurs militaires avaient commencé à être jugés et condamnés, entre autres Manuel Contreras, le chef des services répressifs. Le président Ricardo Lagos avait mis sur pied une table de dialogue avec les militaires, qui acceptèrent de livrer quelques informations sur le sort des détenus-disparus. Pour la première fois, les chaînes de télévision ont montré des documentaires avec une abondante information sur les événements politiques du passé récent. En 2004, les partis politiques de droite acceptèrent de réformer, en partie, la Constitution ; ce fut la fin des sénateurs « désignés ». Enfin, dans cette même année, le rapport Valech dévoila ce que les militaires avaient toujours nié : que la torture avait été pratiquée de façon systématique par les forces armées pendant la dictature.

Des avancées à approfondir

Aujourd’hui, quarante ans après le coup, le pays semble en voie d’aller plus loin. Dans un geste inespéré, un représentant très connu de la droite pinochetiste, le sénateur Hernán Larraín, a demandé pardon pour les excès commis par la dictature, et l’association des juges a fait de même pour le peu de volonté du pouvoir judiciaire d’au moins écouter les demandes de protection des victimes de la dictature durant cette période. Des négociations sérieuses ont été amorcées en vue d’en finir avec le système électoral actuel et de le rendre plus proportionnel. Une entente pour donner, pour la première fois dans l’histoire, le droit de vote aux ressortissantes et ressortissants chiliens semble aussi possible.

Ces faits indiquent-ils une volonté de réconciliation et permettent-ils d’aboutir à une véritable démocratisation ? Peut-on dire que cette convergence entre les principales forces politiques s’explique par le passage du temps ou parce que celles-ci sont d’accord pour maintenir le modèle économique hérité de la dictature ? À peu près tous les candidats engagés dans la course à l’élection présidentielle de cette année ont souligné la nécessité d’apporter des réformes au système économique, afin d’atteindre plus d’équité sociale. Le feront-ils ? Les peuples autochtones, les grands oubliés, seront-ils considérés ? Le Chili a accompli des progrès, mais il y a encore du chemin à faire.

ARTICLE ÉCRIT PAR
José Del Pozo

Professeur d’histoire, UQAM

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