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International

La coopération québécoise en péril ?

Hélène Gobeil

Depuis plus de cinquante ans, le Québec a développé une forte expertise en solidarité internationale axée sur le partenariat à long terme et le développement de proximité. En 2006, une réflexion sur les valeurs et la vision de la société civile québécoise sur le développement international a donné lieu à la « Déclaration du Québec » qui met de l’avant des principes et des engagements qui permettent aux représentants et représentantes des organisations de la société civile du Québec de jouer pleinement leur rôle dans la construction de rapports plus justes et solidaires entre les peuples. Cette déclaration se veut une contribution spécifique à cet autre monde possible et de plus en plus nécessaire.

Mise en contexte

Depuis 2010 le contexte a changé, les différents acteurs de la solidarité internationale du Québec traversent une crise majeure. Cette crise est essen­tiellement occasionnée par deux facteurs : une diminution de leur financement par l’Agence canadienne de développement international (ACDI) [1], mais également une réorientation des politiques de l’aide internationale du Canada.

Le processus de financement répond maintenant à une logique de marché. Sous prétexte de rendre l’ACDI plus efficace, le gouvernement canadien a transformé le mode d’attribution des fonds. On est passé d’une programmation réactive en étroite collaboration avec le personnel de l’ACDI et les organismes de développement à un système d’appel de propositions compétitif, plus directif et aligné sur les priorités de l’ACDI. On fait face à un changement profond de relations entre l’État et la société civile.

On constate aussi une forte tendance à privatiser l’aide canadienne. Le secteur privé est devenu un acteur clé du développement pour le gouvernement canadien. On utilise maintenant l’aide publique au développement (APD) pour promouvoir les intérêts des entreprises canadiennes dans les pays du Sud. Les instances gouvernementales font de plus en plus la promotion des intérêts commerciaux du Canada plutôt que celle du développement des pays pauvres. En 2012, lors de l’examen par les pairs du Comité d’aide au développement de l’OCDE, on mentionnait entre autres choses que le Canada ne devait pas confondre les objectifs de développement et la promotion des intérêts commerciaux.

François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire, a mené une recherche basée sur une analyse des 866 partenaires de l’ACDI en 2010 qui confirme deux autres tendances dans l’attribution du financement de l’aide au développement. La première est que l’ACDI a augmenté significativement son finan­cement à des ONG confessionnelles, et de manière encore plus marquée à celles qui font du prosélytisme. Une deuxième tendance est la régio­nalisation des financements : les organisations de l’ouest du Canada sont favorisées au détri­ment de celles de l’est du pays [2].

De plus, en mars 2013, le gouvernement canadien a annoncé qu’il transférait la responsabilité de gérer l’aide canadienne au ministère des Affai­res étrangères, du Commerce et du Développement. Le plus grand défi de cette intégration sera de s’assurer que le mandat spécifique du gouvernement pour l’APD, qui consiste à éliminer la pauvreté et promouvoir les droits de la personne dans les pays en développement, se réalise.

Cette situation d’insécurité provoque des inter­ruptions d’activités, voire l’arrêt de projets, ainsi que des diminutions de personnel dans les organismes de coopération internationale (OCI). Un grand nombre de groupes ont perdu en totalité ou en partie leur financement, des coupes liées à la vision économique et politique du gouvernement fédéral. La crédibilité du Canada est en train de s’éroder à l’international.

Réponse du milieu de la coopération internationale

Face à ce contexte, l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (aqoci) a décidé de mettre en place la campagne « Partenaires solidaires » qui vise à ce que ses 67 membres retrouvent leur rôle de partenaires à part entière en coopération internationale auprès du gouvernement canadien afin de renouer le dialogue basé sur le respect et l’autonomie. Il est urgent de rebâtir un partenariat réel et équitable avec les organismes de coopération internationale.

Plusieurs actions ont été entreprises tant au Québec qu’au Canada auprès des représentants et représentantes politiques pour faire évoluer la réflexion sur l’avenir de la coopération internationale solidaire au Canada. C’est en effet la survie de la voie inédite des OCI, de cette coopération solidaire qui tisse des liens entre les sociétés civiles du Nord et du Sud, qui est menacée. Beaucoup de savoir-faire en coopération internationale risque de se perdre et la réduction ou la fin de programmes au Sud met en péril une contribution importante du Canada au développement.

En décembre 2012, une recherche exploratoire a été réalisée pour le compte de l’AQOCI par le chercheur Paul Cliche qui porte sur l’état de la coopération internationale au Québec à la suite des changements survenus depuis plus de deux ans [3]. À la fin de son analyse, l’auteur identifie quatre défis à relever, dont l’importance de renforcer le lien entre les OCI et la population québécoise. Il apparaît donc essentiel d’intensifier le travail de sensibilisation et d’éducation du public. Pour ce faire, il est important de parvenir à mieux faire valoir la qualité ainsi que l’impact du travail des OCI dans les pays du Sud.

Des succès menacés

Tous les automnes, des dizaines d’organismes membres de l’AQOCI organisent les Journées québécoises de la solidarité internationale (JQSI) avec l’appui du ministère des Relations internationales, de la Francophonie et du Commerce extérieur (MRIFCE) du Québec. Lors de ce rendez-vous annuel, la population québécoise est invitée à participer à de nombreuses activités qui lui permettent de s’informer sur les enjeux actuels de la solidarité internationale. C’est l’occasion pour toutes et tous de mieux comprendre les problématiques internationales, de prendre connaissance du travail et de l’engagement des organismes québécois de coopération internationale, ainsi que de découvrir des moyens concrets d’agir et de s’impliquer pour construire un monde d’égalité et de justice.

Cette année, les JQSI auront lieu du 6 au 16 novembre 2013. Elles visent à faire la promotion des valeurs de justice sociale à la base de l’expertise québécoise en matière de solidarité internationale, mais également à dénoncer les impacts du virage idéologique du gouvernement canadien sur ces valeurs et sur les fruits de cette expertise. Le Québec dispose d’une société civile riche de sa diversité. Cette expertise est menacée par les coupes fédérales qui sévissent actuellement dans le secteur ; on doit conserver ces acquis. C’est toute notre histoire de la solidarité internationale qui est en jeu.

Des activités seront organisées partout au Québec par les membres de l’AQOCI autour de six priorités correspondant à ce qui interpelle à la fois les membres de la société civile québécoise en général et ceux issus de la solidarité internationale québécoise en particulier : l’économie locale, l’éducation, l’égalité femmes-hommes, l’environnement, la justice sociale et la santé. Sans qu’il y ait dédoublement avec les actions et les programmes du gouvernement canadien pour l’aide internationale, ne serait-il pas pertinent de mettre en place une agence québécoise de solidarité internationale qui permettrait au Québec de réaliser ses propres initiatives de développement en faisant valoir l’approche de coopération québécoise qui se base, entre autres, sur des principes de respect et de véritable partenariat ?

P.-S.

Une AQSI en devenir…

En réaction aux nouvelles orientations fédérales, le gouvernement québécois songe actuellement à se doter de sa propre Agence québécoise de solidarité internationale (AQSI). Fondée sur le respect, le dialogue et la solidarité, une AQSI permettrait au Québec de faire valoir l’approche de coopération québécoise et l’expertise des diverses catégories d’acteurs en solidarité bien de chez nous.

Pour évaluer cette possibilité, le MRIFCE et l’AQOCI ont mis sur pied un comité mixte de réflexion. Sans mettre de côté la reprise du dialogue avec le gouvernement fédéral, l’AQOCI participe à ces travaux afin d’avoir l’opportunité de remettre de l’avant la construction d’un monde fondé sur le droit et sur les droits (individuels et collectifs). Car pour l’Association, ils sont un rempart fondamental contre la pauvreté, les injustices, la guerre et la violence. On souhaite également que soit reconnue la société civile, tant ici que dans les pays du Sud, comme interlocutrice et partenaire à part entière des gouvernements et des processus de prise de décisions politiques.

L’AQOCI poursuivra la mobilisation de son réseau à travers le Québec afin de faire valoir une coopération qui respecte les droits de toutes et tous, l’égalité entre les femmes et les hommes et l’environnement ; afin de s’assurer que nous travaillons tous et toutes dans le meilleur intérêt et en solidarité avec les populations des pays du Sud.

NOTES

[1] En mars 2013, l’ACDI a été intégrée au nouveau ministère des Affaires étrangères du Commerce et du Développement.

[2] François Audet, Francis Paquette et Stéfanie Bergeron, « Religious nongovernmental organisations and Canadian international aid, 2001–2010 : a preliminary study », Canadian Journal of Development Studies/Revue canadienne d’études du développement, vol. 34, no 2, 2013.

[3] François Audet, Francis Paquette et Stéfanie Bergeron, « Religious nongovernmental organisations and Canadian international aid, 2001–2010 : a preliminary study », Canadian Journal of Development Studies/Revue canadienne d’études du développement, vol. 34, no 2, 2013.

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