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Dossier : En plein corps

Masculinité et féminité imposées

Gabrielle Bouchard, Marie-Claude Garneau

Le corps trans, au Québec, est pathologisé, médicalisé, normalisé, stérilisé. Ce dernier ainsi que l’être qui l’habite subissent les impacts extrêmes de la normalisation genrée, sans pour autant être les seul·e·s. C’est pourquoi nous souhaitons ici ouvrir le dialogue et mettre de l’avant l’importance d’aborder l’enjeu de leur stérilisation forcée comme exemple vécu d’une normalisation extrême de nos corps. Cette normalisation et cette légalisation du corps trans passent par l’imposition d’une féminité et d’une masculinité standardisées. De celles dont nous souhaitons nous éloigner ou de celles dont nous souhaitons nous rapprocher.

Au Québec, une personne trans – soit une personne qui ne s’identifie pas au sexe et au genre qui lui a été assigné à la naissance – doit subir des modifications chirurgicales pour être reconnue légalement par l’État. En effet, une femme trans doit obligatoirement subir une vaginoplastie et un homme trans doit subir une hystérectomie. Dans la mesure où elles sont volontaires ou à tout le moins non imposées, ces opérations ne sont pas mauvaises en soi. En ce qui a trait à l’enjeu qui nous préoccupe ici, le mot clé selon nous est « forcée ». Dans le cas des personnes trans, nous pouvons rarement parler de choix libre et éclairé lorsque vient le temps de choisir une opération menant à la stérilisation. Puisque c’est le seul chemin possible qui permet la pleine reconnaissance des droits et privilèges comme citoyen·ne, les personnes trans sont forcées de donner leur consentement à ces modifications irréversibles. Ce standard de normali­­­sation du masculin et du fémi­nin est mis en place par un groupe d’individus qui ne comprend ni ne subit les impacts de cette stérilisation.

Cette loi qui normalise, cette loi qui marginalise

L’article 71 du Code civil stipule qu’une personne doit être majeure, citoyenne canadienne et doit subir des traitements médicaux et des modifications structurelles de ses organes sexuels apparents si elle désire une reconnaissance légale de son identité vécue. Cet article de loi ne concerne que les personnes transsexuelles, transgenres, intersexes ou vivant sous un sexe autre que celui assigné à la naissance. Les groupes militants trans ainsi que leurs allié·e·s tentent d’apporter des modifications au projet de loi 35 présentement devant l’Assemblée nationale. Sans les modifications nécessaires et suggérées par les groupes soutenant les personnes trans au Québec, le projet de loi ne retirerait que l’obligation pour une personne trans de publier dans les journaux et dans la Gazette officielle du Québec son changement de nom, son adresse de même que la publication de tout changement de mention de sexe effectué au Québec.

Nous devons mettre au centre de notre réflexion la faiblesse d’une logique législative qui considère la stérilisation comme étant le déterminant des identités de genre différentes. Cette logique cherche à normaliser les corps et se pose comme protectrice du statu quo social. La chirurgie invisibilise les personnes trans tout comme la norme du genre dissimule la violence faite aux femmes et aux hommes qui se manifeste dans les comportements attendus de chacun et chacune : « Fais un homme de toi ; t’as couru après ; fais pas ta moumoune ; tu dois être dans ta semaine.  » Il y a une ligne directrice imposée par une éducation, une histoire, une culture sociale et des préjugés tenaces qui invalident nos choix personnels lorsqu’ils divergent des structures établies. La stérilisation forcée impose un standard de féminité et de masculinité qui perpétue des systèmes d’oppression tels que le sexisme, la misogynie et l’hétérosexisme. Nos féminités et nos masculinités sont scrutées puis rejetées si elles ne cadrent pas dans le standard normatif. Ce dernier n’a aucun sens lorsque nous prenons la peine d’y jeter un second regard, de dépasser la simple acceptation de son existence et de sa légi­timité.

La perspective trans examine notre société et met en lumière les potentiels de marginalisation. En écoutant et appuyant ceux et celles qui vivent l’imposition légale et extrême de la norme du genre, telles que les personnes trans, nous pouvons nous assurer de regarder dans la bonne direc­tion, de toucher la bonne cible. Nos différentes féminités et masculinités, trans ou non, sont plus belles et plus fortes qu’une norme imposée et changeante selon les lieux et les époques. Elles existent et se rebellent, que le système le veuille ou non.

P.-S.

Photo : Luciano Benvenuto

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