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Cinéma

Contre toute espérance, de Bernard Émond

« Il n’y a pas de fatalité, il n’y a que des forces à vaincre. »

Martin Jalbert

Le plus récent film de Bernard Émond s’achève là où commençait son précédent, La neuvaine : avec l’image de cette femme obstinément muette et immobile près de la fenêtre de sa chambre d’hôpital. Le malheur s’est acharné sur elle. Elle se retranche maintenant quelque part en elle, dans le creux noir de la douleur et du désespoir. Que peut-il se passer à partir de là ? Tel était le point de départ de La neuvaine. Contre toute espérance emprunte le chemin inverse, peut-être moins audacieux, plus classique en tout cas : comment en est-on arrivé là ? Le film reconstitue ainsi, en parallèle à l’enquête policière, la chaîne des causalités menant de l’établissement quasi paradisiaque de Gilles et Réjeanne sur les rives du Richelieu à la mort sanglante de Gilles et à l’assaut armé de Réjeanne contre une riche résidence de Westmount. Le déroulement nous fait voir le fragile bien-être des gens simples foudroyés par la maladie, l’invalidité, les licenciements, la loi du libre marché, le chômage et la dépression.

Alors que les autres films de fiction de Bernard Émond – La femme qui boit (2000), 20h17, rue Darling (2003), La neuvaine (2005) – font sentir que, contre toute espérance justement, elle peut bien venir, la force simple et fragile par laquelle on se raccroche à la vie – même temporairement et même si ce n’est pas tout le monde qui est sauvé (pas Gilles ici) –, ce deuxième volet de sa trilogie sur les vertus théologales, plus terrible cette fois, reste muet à cet égard. On sent bien, sur le bord de cette fenêtre, dans les dernières secondes du film, une nouvelle lumière et le début de quelque chose qui commence par les mots simples d’une courte prière. Mais cette lumière semble un peu plaquée, trop extérieure (elle coïncide avec l’arrêt de l’enquête policière), quelque peu factice aussi. Elle n’a pas la puissance, la profondeur et la générosité qu’elle a dans La neuvaine, dans ses plans de Cap-Tourmente, de Petite-Rivière-Saint-François et dans ses scènes où on soigne la grand-mère de François.

En entrevue, Émond dénonce le discours néolibéral qui nous fait revenir à la fatalité des Grecs. Ses films ne masquent pas pour autant la profondeur du malheur qui accable parfois les hommes. En ce sens, l’œuvre de Bernard Émond semble consonner avec le mot final de Lettre de Sibérie de Chris Marker : « Il n’y a pas de fatalité, il n’y a que des forces à vaincre. » La puissance du cinéma d’Émond tient au fait qu’il ne réduit jamais les forces qui écrasent les êtres, qu’il nous permet au contraire d’en prendre la pleine mesure, toute la mesure. Ses films, tous bouleversants, et uniques dans la cinématographie québécoise actuelle, parlent de la lutte intérieure contre ces forces contraires, comme si c’était précisément là que commençait toute lutte, même collective. Contrairement à ce qu’est prête à penser la doxa antireligieuse, les vertus théologales d’Émond ne nous détournent pas des luttes humaines et terrestres, au contraire : elles servent essentiellement à parler de cela.

P.-S.

Martin Jalbert

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