L’Institut Économique de Montréal

Repaire de la droite

Un dossier coordonné par Normand Baillargeon

Normand Baillargeon

Le cerveau des dominés est une composante majeure de l’arsenal des dominants. Ils l’ont d’ailleurs depuis longtemps compris et déploient énormément d’argent, d’énergie et de ressources à le façonner. Il s’agit de faire en sorte que les dominés soient persuadés de vivre dans une société juste et de n’avoir qu’à s’en prendre à eux-mêmes pour leur situation, de faire en sorte que les pauvres votent pour les riches, les exclus pour ceux qui les excluent, les malades contre des soins de santé universels, les étudiants contre le droit à l’éducation, et ainsi de suite.

Les entreprises ont très vite compris l’importance, pour ce faire, le fait de posséder les médias — et elles les possèdent effectivement. Dans le même esprit ont été créées, il y a près d’un siècle, des organisations spécialisées appelées firmes de relations publiques qui s’efforcent de « cristalliser l’opinion publique », selon l’expression de leur principal créateur, qui ajoutait avec candeur : « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des comportements des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme secret de la société forment un gouvernement invisible qui exerce véritablement le pouvoir. »

Parmi les composantes de ce pouvoir, on retrouve encore ces fameux think tanks ou boîtes à idées, qui cherchent à influencer l’opinion, les partis politiques et les décideurs. Le dossier que vous propose ce numéro d’À Bâbord ! est justement consacré à l’un de ces think tanks, le récemment créé mais déjà très influent Institut Économique de Montréal (IEDM).

Fortement médiatisé, ce laboratoire de la pensée néolibérale et libertarienne répète inlassablement le mantra de la privatisation et du supposé libre marché auquel il prétend donner un vernis scientifique. Ce vernis est bien mince, comme le montrent plusieurs des textes que nous avons réunis et, pour l’essentiel, les théories économiques ne servent à l’IEDM qu’à occulter les dimensions sociales, politiques et éthiques des sujets traités. L’économie devient alors une matraque assénant les mêmes sempiternels messages dans des notes de recherche, des rapports, des mémos, des chroniques, des communiqués, des conférences, et j’en passe : privatisons Hydro Québec ; privatisons l’éducation ; vive l’agrobusiness ; abolissons le salaire minimum ; et ainsi de suite. Cela devient vite lassant et nous nous trouvons peut-être ici devant le premier exemple de toute l’histoire d’une science dont les conclusions et les résultats de chacune des recherches sont connus avant même que la recherche ne soit entreprise.

Notre dossier comprend trois parties

La première partie précise le contexte historique, politique et institutionnel dans le cadre duquel il convient de replacer un institut comme l’IEDM pour bien saisir sa nature et sa fonction. Cette partie s’ouvre sur un rappel historique, par Benoît Perron, de ce que sont ces thinks tanks et autres groupes d’influence plus ou moins occultes ; Perron retrace ensuite les liens qu’entretient l’IEDM avec certains d’entre eux. Christian Brouillard rappelle pour sa part les liens que l’IEDM entretient avec des partis politiques du Québec. Suit un texte de Marie Pelchat qui nous donne le rare privilège de contempler le roi dans sa plus entière nudité : et ce n’est pas très beau à voir. Car le fait est que le donneur de leçons économiques et politiques possède… un numéro d’organisme de charité. Je vous laisse le bonheur de découvrir tout ce que cela signifie.

La deuxième partie du dossier propose trois études de cas, consacrées aux positions défendues par l’IEDM dans différents dossiers. Rachel Sarrasin expose et critique ses analyses en matière de santé. Sylvain Sauvé se penche sur ses positions relatives au salaire minimum. Raymond Favreau, enfin, rappelle ce que les chantres du marché préconisent en agriculture.

Tout ce qui précède le montre : sous couvert de science économique, l’IEDM propage en fait une idéologie. Or une idéologie est un masque, et un masque, ça s’arrache. C’est à cette tâche qu’est dévolue la dernière partie du dossier. Gaétan Breton propose d’abord un lexique du jargon de l’IEDM, puis une analyse de sa rhétorique. Claude Vaillancourt se penche lui aussi sur le langage et le style argumentatif de l’IEDM. Claude Rioux nous raconte quant à lui son expérience d’envoyé spécial d’À Bâbord ! à un dîner-causerie de l’Institut. Martin Petit ferme le dossier en nous rappelant la forte présence médiatique de l’IEDM.

Nous n’avons pas et n’aurons jamais les moyens, les contacts et les réseaux qu’ont des groupes comme l’IEDM. Leur travail doit être combattu avec des faits et avec des arguments, qui sont les seules armes dont nous disposons.

Nous espérons que ce dossier contribue à cette importante tâche.

P.-S.

Normand Baillargeon

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