Dossier : L’institut économique (…)

Le chant de sirènes de l’IEDM

par Claude Vaillancourt

Claude Vaillancourt

L’Institut économique de Montréal a une mission ingrate : convaincre les éluEs et la population d’adopter des mesures néfastes pour la majorité, notamment en privatisant les services publics. Pour exécuter ce travail délicat, l’Institut bénéficie de beaucoup d’argent, de puissants alliés et de contacts privilégiés avec plusieurs élus. Ce qui ne lui garantit pas d’arriver à ses fins. Afin de détourner l’opinion publique en sa faveur, il lui faut jouer le jeu, débattre, argumenter. L’IEDM doit donc prendre le contrôle du langage, user avec habilité de la rhétorique, organiser soigneusement les discours, comme on met au pas une assemblée d’actionnaires. Peu importe si l’on doit faire, à quelques moments, de légères entorses à la vérité.

La notice d’introduction du site Internet de l’IEDM est en soi tout un programme. L’organisation se présente comme un institut de recherche, tenez-vous bien, «  indépendant, non partisan et sans but lucratif ». Que ces propos soient immédiatement contredits par les titres de quelques-unes des publications et conférences de l’IEDM (« Les mondialophobes », « Privatiser Hydro-Québec : pourquoi et comment ? », « Plaidoyer pour la liberté économique », etc.) semble importer peu. L’essentiel est que même si le mensonge est étalé fièrement et que le visiteur du site doit s’attendre à prendre des vessies pour des lanternes, la pureté originelle des intentions de l’IEDM reste malgré tout gravée par les mots comme dans du marbre.

Pour faire connaître ses idées « non partisanes », l’IEDM bénéficie de deux tribunes principales, celle de Nathalie Elgrably, dans le Journal de Montréal et Journal de Québec, et celle de Paul Daniel Muller, président de l’IEDM, dans la revue les Affaires. Ces auteurs, et d’autres encore, sévissent dans les grands journaux du Québec, la Presse, le Devoir, le Soleil, la Tribune, la Voix de l’Est, le National Post, à une fréquence qui ferait rêver n’importe quelle association partisane [1].

Nathalie Elgrably, vulgarisatrice et franc-tireuse du groupe, est celle qui manipule avec le plus de mauvaise foi le sophisme et la démagogie. Parmi ses plus beaux fleurons : prétendre qu’il ne faut pas s’occuper du réchauffement de la planète parce qu’il est plus important d’aider les pauvres (qui apparaissent ainsi subitement dans un texte de l’IEDM) ; affirmer que les Concerts du Live Earth organisés par Al Gore n’auraient pas dû avoir lieu parce qu’on y a consommé trop d’électricité ; qualifier de « surréaliste » la volonté chez les Québécoises de préserver des services publics de qualité en payant une juste part d’impôts.

Tous en chœur : « créons de la richesse »

Les interventions de l’IEDM visent des cibles on ne peut plus larges. L’Institut éclaire les lanternes des Québécoises sur les sujets les plus divers, semant à tout vent son point de vue « indépendant ». Parmi les sujets récents : les algues bleues, la santé, le modèle suédois, le réchauffement de la planète, la privatisation de la santé, la margarine colorée, les droits de scolarité, la santé, les heures d’ouverture des commerces, etc. Et ce, toujours avec la même « propension à contester les idées reçues », nous dit le président Muller, et avec en sourdine, le même refrain, chanté sur tous les tons : il faut créer de la richesse, rechercher des « politiques publiques créatrices de richesse », « proposer des solutions créatrices de richesses », développer l’énergie au Québec pour « servir à une véritable création de la richesse », chercher « l’accroissement du niveau de vie » par la « création de la richesse », et j’en oublie. Des propos que nous avons déjà lus dans le best-seller Éloge de la richesse d’Alain Dubuc, et entendus dans la bouche des Lucides, de Joseph Facal, de Pauline Marois et combien d’autres. Faut-il donc croire que le Québec croupit dans la misère et que ce matraquage vise à contraindre une volonté ferme et articulée de rester pauvre chez nos compatriotes ?

Les empêcheurs de créer de la richesse en rond sont principalement au nombre de trois : l’État, les syndicats et les monopoles — qui ont tendance à s’allier et former deux couples d’hérétiques, les monopoles d’État et les monopoles syndicaux. Cette richesse, qui manque si cruellement à nos élites et à l’ensemble des Québécoises (il faut croire que les gens de l’IEDM n’ont pas visité l’immense majorité des pays de la planète, sinon en résidant dans des hôtels cinq étoiles), cette richesse, donc, nous tomberait comme une manne avec la libre concurrence. Et cette libre concurrence est entravée par des lois nécessairement inutiles et bureaucratiques, adoptées par un État bureaucratique qui empêche la libre concurrence.

La détestation des lois de la part de l’IEDM est particulièrement vive. Elle mène à de curieux raisonnements. Par exemple, dans un texte intitulé « Vers une escouade de cyano-macoutes (sic) ? », Paul Daniel Muller soutient qu’il ne sert à rien de légiférer pour limiter le phosphate dans nos lacs et rivières parce que les lois (par définition ?) ne sont pas respectées. Les réglementations qui persistent malgré tout en prennent pour leur rhume : Robert Knox souhaite l’élimination de la « réglementation archaïque » empêchant de confondre beurre et margarine ; selon Norma Kozhaya, les problèmes du système de santé états-unien viendraient non pas des compagnies d’assurances privées en quête de profits faramineux, mais « de la lourde réglementation » à laquelle elles sont soumises ; Adrien Pouliot, président du conseil, boucle le tout en prétendant se concentrer sur « la réglementation qui freine la création de la richesse. »

L’altruisme de l’IEDM

Ce même Adrien Pouliot dénonce avec vigueur « les discours idéologiques qui masquent des intérêts corporatistes ». C’est le moins qu’on puisse attendre d’un institut « sans but lucratif » qui se targue de sa « rigueur intellectuelle et de son professionnalisme ». Ainsi, la principale campagne de l’IEDM, visant la privatisation du secteur de la santé, est bien sûr purement altruiste et ne sert en rien les intérêts économiques colossaux des compagnies d’assurances et de soins privés, qui souhaitent de tout cœur ces privatisations.

La campagne en faveur de la privatisation de la santé s’appuie sur un nombre impressionnant d’études et de documents faisant par exemple l’éloge des PPP, prônant surtout l’accès à des services plus rapides pour ceux qui acceptent de payer. Afin de nous convaincre, l’argumentation s’appuie sur des sondages démontrant que telle est la volonté de la majorité des Québécoises. À la question posée en septembre 2006 par Léger Marketing : « Accepteriez-vous ou non que l’État permette à ceux qui souhaitent payer pour des soins de santé dans le secteur privé d’avoir un accès plus rapide à ces soins, tout en maintenant l’actuel système de santé gratuit et universel ? », 48 % des Québécoises répondent oui. On omet la suite logique de la question, qui importerait pourtant : « et que la qualité du système gratuit et universel soit diminuée à cause de la pénurie de médecins et d’infirmières, causée par les départs dans le privé ? »

Dans ses chants de sirènes, l’IEDM a su emprunter aux discours de la gauche son ton polémique et parfois provocateur, son désir d’éduquer les masses, sa dénonciation des « mythes », voire même son humanisme. Pourtant, certains mots clés restent désespérément absents de ses études et textes d’opinion. Par exemple « justice sociale », « impôt progressif sur le revenu », « paradis fiscaux », « inégalités », « évasion fiscale », « équité ». Et surtout « partage de la richesse », comme si ce partage ne pouvait se faire qu’à partir du moment de grâce où l’on aura enfin créé assez de richesse. Mais à quel moment cela arrivera-t-il ? Quelle somme magique et miraculeuse d’argent faudra-t-il donc avoir accumulée — et aux dépens de qui ? — avant qu’on daigne la partager ? On ne peut pas compter sur l’IEDM pour y répondre.


[1Dans son rapport annuel de 2006, l’IEDM prétend avoir envoyé 131 lettres d’opinion dans les journaux et magazines du Québec. Soit plus d’une à tous les trois jours.

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