Petite histoire

Réseaux d’affaires et think tanks archéolibéraux

par Benoit Perron

Benoît Perron

Lors de son allocution au Congrès américain à la suite de son retour de la conférence de Yalta pour le partage du vieux continent en février 1945, le président Frank Delano Roosevelt déclare que « Le monde est désormais dominé par des sphères d’influence ». Deux idéologies économiques opposent l’Est et l’Ouest : le communisme et l’économie planifiée versus le capitalisme et l’économie de marché. C’est le début de la Guerre froide. Une guerre psychologique sur fond d’idéologies. Roosevelt, père du New Deal et ardent défenseur de l’État-providence, est miné par la maladie (il meurt deux mois plus tard). Lucide, il perçoit le mal qui ronge l’économie mixte (public/privé) et affaiblit la démocratie. Ce mal, il émane de puissants réseaux d’affaires financés par les fondations charitables de riches familles industrielles d’Amérique du Nord et d’Europe de l’Ouest. Ainsi, lors des négociations de paix tenues à Paris en 1919 et qui aboutiront au Traité de Versailles, les financiers de Londres (La City) et de Paris décident de mettre en place la Chatham House, un puissant et influent réseau d’affaires regroupant l’élite des affaires, de la finance et de la politique. Fonctionnant sur le principe de la cooptation, la Chatham House est financée à l’origine par le magnat Cecil Rhodes, baron du diamant et fondateur de l’empire De Beers. La Chatham House est renommée Royal Institute for International Affairs (RIIA) et en 1921, à New York, est fondée une branche américaine : le Council on Foreign Relations (CFR), financée par la Rockefeller Foundation (le paravent des cinq sœurs du pétrole américain). Deux autres puissants réseaux d’affaires verront le jour : d’abord le Groupe Bilderberg fondé en 1954 par le Prince Bernhard des Pays-Bas (ex-nazi admirateur du fasciste Mussolini) et David Rockefeller (PDG de la Chase Manhattan Bank), puis la Commission Trilatérale créée en 1973 par David Rockefeller pour l’intégration économique de l’Amérique du Nord, de l’Europe de l’Ouest et du Japon. Convaincus que leurs idées ont un impact et peuvent influer sur l’opinion publique et sur les élus (malgré le fait que la valeur de leurs idées est inversement proportionnelle à la valeur de l’argent qui les soutient), ces coteries élitistes vont financer l’implantation d’une myriade d’incubateurs d’idées servant d’antennes pour la diffusion de leur idéologie dominante en phase avec leur intérêt mercantile : les think tanks ou réservoirs d’idées.

De l’obscurantisme religieux à l’obscurantisme économique

En 1928, Sir Alfred Milner (RIIA) et Sir Robert Borden (premier ministre canadien de 1911 à 1920) fondent à Vancouver le Canadian Institute for International Affairs (CIIA), véritable who’s who de l’élite canadienne des affaires et de la politique, financé en partie par les Barons de la contrebande d’alcool, dont Samuel Bronfman de l’empire Seagram. Le CIIA se décrit comme un institut de recherches indépendant et neutre, non partisan et à but non lucratif, voué à la vulgarisation des grands enjeux socioéconomiques dans l’intérêt des Canadiens. Les études du CIIA inondent les médias traditionnels qui deviennent des courroies de transmission des idéologies dominantes. Il est impératif de se questionner sur la pseudo légitimité scientifique de ces intellectuels conservateurs de droite au sein de ces think tanks, prétendument neutres et indépendants d’esprit, mais dont les études et les salaires sont financés par les puissances d’argent. En 1951, le comptable Walter L. Gordon (Clarkson, Gordon & Co.) est nommé directeur du CIIA. En 1963, le premier ministre fédéral Lester B. Pearson en fait son ministre des Finances. Gordon quitte la politique en 1966 pour fonder, avec son frère Duncan, la Walter & Duncan Gordon Foundation (elle est présidée par le sénateur Hugh Segal, homme lige de Brian Mulroney et président de l’Institut de recherches en politiques publiques (IRPP) avec Bob Rae) qui finance notamment le CIIA et la Nature Conservancy of Canada (paravent écologique de Paul Desmarais de Power Corporation).

Les intégristes du marché

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, constatant la place occupée par les thèses de l’économiste anglais John M. Keynes au sein des gouvernements occidentaux de même que la montée du socialisme en Europe de l’Ouest, l’économiste autrichien Von Hayek fonde en 1947, en Suisse, la Société du Mont-Pèlerin (SMP), véritable épicentre des thèses archéolibérales qui déferleront sur le globe. Secondé par les économistes Milton Friedman et Ludwig Von Mises (mentor de Hayek), Hayek et ses affidés vont s’attaquer au New Deal de Roosevelt et saccager l’héritage social de Keynes. Les membres cooptés de la SMP deviendront des missionnaires chargés de répandre les enseignements de leur gourou au sein de leurs réseaux de think tanks, notamment :

• Friedman à la Hoover Institution (Université Stanford, base idéologique du président Reagan avec l’économiste Gary Becker et Newt Gingrich du Parti Républicain) ;

• Antony Fisher et Ralph Harris du Institute of Economic Affairs (IEA). Le IEA fonde CIVITAS (Institute for the Study of Civil Society) ;

• Edwin J. Feulner avec la Heritage Foundation (première base idéologique de Reagan avec le projet Mandate for Leadership, financée par le Baron de la bière Joseph Coors et Richard M. Scaife de l’empire Mellon) ;

• et enfin, James Buchanan avec le James Buchanan Center for Political Economy (Université George Mason, dont la filiale est l’Institute for Humane Studies).

Expansion idéologique par implantation de think tanks

La SMP préconise l’implantation graduelle d’un capitalisme de relations, d’un capitalisme de connivences dans un univers discret de liaisons organiques, avec des passerelles idéologiques entre la noblesse d’État et l’establishment oligarchique. Bienvenue dans le capitalisme parasitaire. Désormais, la dérive des idées a remplacé la dérive des continents, où les failles sismiques sont devenues des creusets idéologiques provoqués par le poids démesuré des think tanks, accroissant de facto l’écart entre les très riches et, les autres, laissés pour compte.

Figure de proue au Canada

En 1958 est fondé le CD Howe Institute à Toronto, un think tank ultraconservateur. Dirigé par William Robson, ses directeurs sont :

• Hélène Desmarais : épouse de Paul Desmarais Jr et directrice de l’Institut de recherches cliniques de Montréal avec l’ex-ambassadeur Raymond Chrétien de la Trilatérale) ;

• Sylvia Ostry : Power Corp, Group of 30 de David Rockefeller, CFR, Pacific Council on International Policy avec Joe Clark et Thomas D’Aquino du CCCE, CIIA, BMO) ;

• Daniel Labrecque : NM Rothschild & Sons Ltd et important bailleur de fonds du CD Howe) ;

• John Crow : ex-gouverneur de la BDC ;

• Gordon Thiessen : ex-gouverneur de la BDC ;

• Yvan Allaire, Marcel Boyer, Pierre Fortin (économistes) ;

• Allan Gotlieb : avocat et ex-ambassadeur canadien aux États-Unis, (membres de CIIA, Trilatérale, Alcan, Suncor, AXA, BMO, Burson-Marsteller et gouverneur de la Peter Munk Charitable Foundation), est un associé du CD Howe et un important défenseur du Partenariat Nord-Américain pour la Sécurité et la Prospérité (PSP), un accord commercial visant une intégration économique profonde des Amériques, concocté au sein des univers opaques et feutrés des réseaux d’affaires et relayé dans les médias par leurs antennes idéologiques.

À tribord toute… le vent leur est favorable !

À Vancouver, l’influent Fraser Institute voit le jour en 1974 grâce à l’économiste Michael Walker, partenaire de tennis de Milton Friedman. Le Fraser est le relais canadien de la SMP. Plusieurs directeurs et membres du Fraser proviennent de think tanks internationaux dont :

• Michael Walker : SMP, Milton et Rose Friedman Foundation, Max Bell Foundation et un ex-employé de la Banque du Canada ;

• Jason Clemens : Democracy Institute, une branche du National Endowment for Democracy (NED) fondé en 1983 par Reagan pour lutter contre le communisme et financé par la CIA) ;

• Andrea Mrozek : Institut du Mariage et de la Famille, branche canadienne de la droite religieuse américaine Fellowship House).

Le Fraser Institute est en étroite relation idéologique avec le Preston Manning Centre for Building Democracy, le cénacle canadien des apôtres du Nation Building (ses directeurs sont Michael Harris du Fraser, Lorne Gunter du Civitas, Michel Kelly-Gagnon du Fraser et du Conseil du Patronat du Québec, Ralph Klein, Tom Long du cabinet Harper, Michael Walker du Fraser et Bernard Lord, l’homme lige de Mulroney). En Europe, le Fraser est relié au RIIA et à l’Institut Euro 92.

Le financement du Fraser Institute provient en partie de la William H. Donner Foundation de Washington et dont le directeur est Allan Gotlieb (cette fondation canadienne finance une floppée de think tanks canadiens).

Écumeurs de fonds publics et fossoyeurs de l’État-providence

Le Québec n’échappe pas à ce raz-de-marée archéolibéral et la social-démocratie québécoise est abordée par les corsaires de l’Institut Économique de Montréal (IEDM) et les pirates lucides de l’Illusion Tranquille. Fondé à Montréal en mars 1999, les flibustiers de l’IEDM sont :

• Hélène Desmarais,

• Stéphan Crétier (Garda, Kroll),

• Donald Johnston (Trilatérale),

• Bernard Lord (Ex-PM Nouveau-Brunswick),

• Marcel Boyer (Fraser),

• Jasmin Guénette (Civitas),

• James Buchanan (SMP et Davos),

• Peter Cowley (Fraser),

• Wendell Cox * (Heartland Institute),

• Jean-Luc Migué (Fraser et ENAP-Qué.),

• Robert Gagné (Cirano),

• Yanick Labrie (Cirano),

• Valentin Petkantchin (Inst. for Human Studies James Buchanan).

* Wendell Cox siège également au conseil du think tank ultraréactionnaire de Winnipeg : le Frontier Centre for Public Policy avec Ruth Richardson (SMP), Peter Holle (SMP), David Henderson (Hoover Institution) et Brian Lee Crowley (président du Atlantic Institute for Market Studies). Crowley est un disciple émérite de la Heritage Foundation et l’actuel président de Civitas-Canada, le puissant think tank de droite fondé en 1997 par William Gairdner et Tom Flanagan (prof. à l’Université de Calgary et premier conseiller idéologique de Stephen Harper). Civitas chapeaute quelque 300 think tanks canadiens obsédés par la loi et l’ordre, le laissez-faire, le moins d’État, la propriété privée et le marché libre.

Kabbale archéolibérale et monoculture des esprits

La $ainte Trinité louangée par ces apôtres de la création de richesse repose sur trois axiomes devenus leur mantra : Liberté des marchés, Liberté économique et Liberté politique. Ces nouveaux croisés de la pensée unique sont en mission divine pour faire le forcing dans les sociétés civiles des lois naturelles du marché de droit divin. Le salut des démocraties passe inéluctablement par notre conversion totale, aveugle et par le sacrifice de l’État-providence sur l’autel du marché. Quand toutes leurs prophéties se seront réalisées, il ne restera plus que l’enfer social pour les damnés de la social-démocratie et le paradis fiscal pour l’élite affairiste qui tire toutes les ficelles du pouvoir. Nous aurons alors atteint la Terre promise par le prix Nobel d’économie James Buchanan en 1986 : « La situation idéale, pour une personne, est celle qui lui permet la pleine liberté d’action et qui inhibe les comportements d’autrui en les contraignant à adhérer à ses désirs. En d’autres termes, toute personne cherche à être en pleine maîtrise d’un monde composé d’esclaves. »

Amen... nous la lumière !

P.-S.

Benoit Perron

Chargé de cours-UQAM

Sources :

Tout pouvoir confondu, Geoffrey Geuens, Éd. EPO, 2003

Réseaux d’influence, Alain Marty, Éd. Ramsay, 2001

Think Tanks, Paul Dickson, Éd. Atheneum, 1971

Atlas Economic Research Foundation, www.atlasusa.org

Canadian Conservative Forum, www.conservativeforum.org

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