Dossier : L’institut économique (...)

IEDM

La rhétorique comme méthodologie

par Gaétan Breton

L’Institut économique de Montréal propose régulièrement des opinions et des « notes économiques » destinées au commun des lecteurs. On cherche en vain une méthodologie dans ces documents qui affirment leur scientificité sans jamais en faire la démonstration. On peut alors dire que la rhétorique remplace la rigueur et que les résultats sont des pamphlets politiques destinés à promouvoir une certaine vision de la société. L’analyse de la méthodologie que je me proposais de faire doit donc se transformer en analyse du discours.

Les notes économiques

Dans les « notes économiques », on prend des situations de la vie réelle et on s’en sert pour réciter le credo économique, sans égard à la réalité. On y perpétue la fiction que nous sommes dans une économie de marché et que ses mécanismes fonctionnent. Les prix qui s’établissent librement sur le marché jouent en effet un rôle crucial pour la coordination des agents économiques (Les effets pervers des contrôles de prix) ou encore : Si d’autres mesures ne sont pas imposées – par exemple subventionner les producteurs ou les investisseurs affectés –, la conséquence directe de l’imposition d’un prix plafond est une pénurie du bien ou du service réglementé. Évidemment, on conclura que le contrôle des prix est une hérésie. Mais, toute l’analyse n’en est pas une, elle n’est que la simple reproduction des chapitres de base d’un manuel d’économie tout aussi fondamental et aveugle aux réalités qui nous entourent. On prétend parler du secteur agricole, mais il n’y a aucune analyse de la fixation de prix dans ce secteur, de la place que jouent les intermédiaires, des prix payés aux producteurs et des coûts de production. On utilise l’expression prix de certains produits agricoles pour produire un effet de réel, mais on pourrait tenir exactement le même discours pour le reste sans se référer à un secteur précis. Bref, il n’y a pas de méthodologie parce qu’il n’y a pas d’étude, seulement l’inlassable répétition des mêmes mantras.

Un autre exemple de cette tendance se trouve dans la note sur l’industrie laitière. On y lit : En premier lieu, la science économique enseigne que ce ne sont pas les coûts de production qui déterminent les prix, mais bien l’offre et la demande sur le marché. D’abord, on vient d’assujettir le lecteur aux « lois » de la supposée science économique. Deuxièmement, il faudrait pour ce faire que la production ne soit aucunement réglementée et que les intermédiaires n’aient pas le contrôle sur les prix aux deux bouts de la chaîne. Mais pourquoi s’embarrasser de détails inutiles comme la réalité, la science économique a parlé et a couvert la rumeur du réel. Quelle est donc la solution ? La déréglementation, évidemment et toujours.

Ces « notes économiques » tiennent d’ailleurs, par hasard sans doute, le même discours que le programme de l’ADQ. On y préconise les bons d’étude, l’abolition des commissions scolaires et le libre choix de l’école par les parents. On propose un système d’écoles à charte qui répondraient directement au gouvernement. Ce système est décrit comme celui de l’avenir. Pourquoi donc ? C’est que : La croissance plutôt rapide des écoles à charte aux États-Unis est un indice évident du fait que les personnes concernées sont satisfaites de leur performance. Voilà un jugement péremptoire bien hasardeux. Mais c’est le genre d’arguments sur lesquels se basent les prescriptions de décentralisation et de déréglementation.

La note sur l’aide sociale en donne un nouvel et excellent exemple. On nous dit que depuis le sommet des années 90, le taux de personnes sur l’aide sociale aux États-Unis a beaucoup plus baissé qu’au Canada et, particulièrement, qu’au Québec. L’auteure se demande : Pourquoi le Québec reste-t-il à la traîne ? (…) Comment ramener sur le marché de l’emploi les prestataires adultes d’aide sociale aptes au travail – c’est-à-dire les deux tiers d’entre eux – afin de leur permettre d’améliorer leur sort ? D’abord, remarquons que tout cela part de bonnes intentions, améliorer le sort des gens sur l’aide sociale. Deuxièmement, on part aussi de la prémisse non énoncée qu’il y a des emplois en quantité et que les gens manquent seulement de motivation pour aller les occuper et préfèrent se faire vivre par l’État. Et, enfin, on nous dit que si les États-Unis ont atteint ce degré de réussite, c’est parce que les conditions de l’aide sociale ont été rendues plus sévères. Autrement dit, on a moins de gens sur l’aide sociale parce qu’on a arrêté de leur en donner et non pas parce qu’ils ont trouvé des emplois, surtout des emplois dans lesquels ils ne seraient pas honteusement exploités. Aux États-Unis, on parle de plus de 50 millions de personnes n’ayant aucune protection en cas de maladie puisqu’elles ne sont pas sur l’aide sociale et qu’elles n’ont pas les moyens de se payer une assurance. Est-ce le genre de succès que l’on vise en rattrapant « notre retard » ?

Il n’est pas innocent que les mêmes expressions émaillent le Manifeste des Lucides, les rapports de Cirano ou les divagations d’Alain Dubuc. Toute cette « science » converge dans une grande visée idéologique : réduire le rôle de l’État sauf quand il s’agit de protéger l’entreprise et ses biens.

Les « études » plus consistantes

L’IEDM a publié sur son site, en collaboration avec l’Institut Fraser, un texte de Mike Harris et Preston Manning, deux grands chercheurs scientifiques, dont le titre est : Une économie plus dynamique dans un Canada fort et prospère. Leur objectif est de s’assurer que les Canadiens possèdent le plus haut niveau de liberté économique et de prospérité du monde, ce qui doit se lire comme un plaidoyer pour la déréglementation et la liberté totale accordée aux gens d’affaires. Il faut aussi y voir une réduction de la place de l’État dans l’économie et une diminution des services publics. Ce sont là des opinions politiques qui sont charriées par les Lucides et que nous connaissons bien. Le discours tente ici de les transformer en « vérités » scientifiques. Toutefois, des recherches très élaborées approuvées par des pairs sur la taille optimale de l’État (…). Disons simplement, que nous pourrions trouver des milliers de recherches approuvées aussi par des pairs (ce qui veut dire : publiées dans une revue avec comité de lecture) qui disent tout à fait le contraire selon les auteurs : Aucun pays où la liberté économique est insuffisante n’a été en mesure d’améliorer la vie matérielle de ses citoyens de manière constante. Si la liberté économique se définit par de faibles niveaux d’imposition, ce qu’ils recommandent et une faible part des dépenses de l’État dans le PIB, ils viennent de prétendre que la Suède ou la Norvège n’ont pas créé de milieux de vie intéressants pour leurs citoyens. Évidemment, ils pensaient Chine et URSS, mais il y a beaucoup d’autres facteurs à considérer. L’une des astuces de l’IEDM dans ses publications est de ne jamais tenir compte de la situation complète et de vaguement comparer des ensembles flous de pays sur une seule variable judicieusement présentée de manière tout aussi vague. L’ordre des classements est une autre astuce rhétorique pour passer des jugements en douce. Le Canada, sur 32 économies étudiées, se classe au 10e rang en ce qui a trait à la taille de l’État. Le Canada possède le 11e taux marginal d’impôt sur le revenu le plus élevé et la proportion de notre économie consommée par le secteur public place le Canada plus près du bas de l’échelle que du haut, soit 22e sur 32. En d’autres mots, le Canada est loin d’être premier de classe. Mais si nous décidions qu’ils ont mis l’échelle à l’envers, les résultats deviendraient complètement différents. Bref, selon l’opinion que l’on a de ce qui est souhaitable ou pas, la performance est transformée. Mais, il est difficile d’échapper à l’hégémonie de tels commentaires et de remettre en question les fondements mêmes des textes. C’est là-dessus qu’ils comptent pour vendre leur soi-disant « science ».

Si nous regardons le classement général de l’étude de l’Institut Fraser qui leur sert de référence : au 1er rang on trouve Hong Kong, puis Singapour, puis ce paradis du libéralisme qui s’avère de plus en plus un fiasco : la Nouvelle-Zélande, puis les bandits internationaux : la Suisse, puis le pays de l’exclusion : les États-Unis, etc. Les pays scandinaves arrivent en fin de liste. Donc, pour un citoyen moyen, il vaut mieux vivre à Hong Kong qu’à Oslo. Évidemment, des études corrélationnelles ont trouvé une relation négative entre la croissance du PIB et le niveau des dépenses de l’État. Cela n’est que conforme à la vision keynésienne qui veut que l’État intervienne fortement en période de récession par de grands travaux pour soutenir l’économie. Comme ces politiques sont appliquées depuis une bonne soixantaine d’années, il est certain qu’une étude qui s’arrête aux chiffres va trouver ce résultat. De là à laisser entendre que ce sont les dépenses de l’État qui ont créé le ralentissement économique, nous tombons alors dans la malhonnêteté intellectuelle. Mais, tout n’est-il pas dans l’art de laisser entendre sans avoir dit ?

Dans la dernière partie de cette étude, nous citons des études et des comparaisons internationales qui démontrent de façon convaincante qu’augmenter la liberté économique diminue le chômage, la pauvreté et les inégalités et favorise la croissance économique, le développement humain et les autres libertés partout dans le monde. Notons que bien qu’il y ait 13 pages de bibliographie, on réfère très rarement directement à ces œuvres dans le texte même. On prétend ainsi s’appuyer sur ces études, mais très peu se retrouvent dans le texte et, surtout, on ne sait jamais laquelle est censée venir appuyer l’argument.

Ensuite, nous avons Les cahiers de l’Institut économique de Montréal. L’un d’eux s’intitule Transport et logement à Montréal. Il s’agit d’un plaidoyer pour l’étalement urbain et l’utilisation de l’automobile qui mérite qu’on en cite une partie : Malgré cela, de puissants groupes de pression ont vu le jour afin de contester autant le développement de la banlieue que l’automobile. La plus grande partie de leur critique est tout simplement erronée. Le développement de la banlieue ne pose aucune menace à l’agriculture ; en réalité, l’étendue géographique des régions urbaines ne constitue qu’une fraction des terres qui ont été abandonnées suite aux améliorations de la productivité agricole. La faible densité des banlieues n’augmente pas l’encombrement de la circulation ou la pollution de l’air, mais les diluent. Les autos des banlieusards ne polluent pas, elles diluent la pollution et aussi la circulation. On croit rêver. Le transport en commun pour remplacer ces autos coûterait trop cher ajoute-t-on. Que dire de ce que coûte l’automobile ? Selon Richard Bergeron, 60 % de l’espace au centre-ville de Montréal est dévolu à l’automobile qui coûte une fortune à la société. Imaginez quelle ville on pourrait faire sans automobile.

La figure 5 de ce document est symptomatique de l’honnêteté intellectuelle qui anime ces chercheurs. Une ligne croissante montre l’évolution du revenu moyen des canadiens de 1900 à 2000. Évidemment, même en dollars constants, la montée est impressionnante. On a mis en noir, sur toute la largeur du graphique (couvrant toutes les années) le seuil de faible revenu de l’an 2000. En conséquence, nous avons l’air d’être sorti de la pauvreté pour nous envoler vers la richesse. Si on avait tracé une autre ligne avec les seuils de faible revenu suivant les années, la vision aurait été toute autre. De plus, on a choisi une vision du seuil de faible revenu prise chez Statistique Canada, mais si on l’avait prise chez Ressources humaines Canada, le résultat eût été complètement différent.

Deux visions du monde

La droite s’est approprié le droit de déclarer « scientifique » les textes qui soutiennent son idéologie. De ce fait, elle efface les traces de l’idéologie et peut prétendre les enseigner dans les écoles comme étant des connaissances neutres, alors que le discours de ses adversaires est déclaré d’office comme étant l’idéologie. Dans la réalité (si une telle chose existe en dehors de l’idée qu’on s’en fait), les textes de la gauche sont souvent beaucoup plus incarnés dans la vie quotidienne et donnent beaucoup plus d’exemples de cette vie quotidienne et de chiffres tirés d’expériences sur le terrain que les textes de la droite, qui prétend pourtant avoir le monopole de la rationalité chiffrée (comparez le Manifeste des Lucides à celui des Solidaires).

S’étant octroyé d’office la légitimité scientifique, le discours de droite peut se permettre tous les raccourcis rhétoriques et tous les abus de langages. C’est ce qui ressort clairement de la lecture des textes de l’IEDM. 

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