L’insurrection qui vient

No 21 - oct. / nov. 2007

Le comité invisible

L’insurrection qui vient

lu par Martin Jalbert

Le comité invisible, L’insurrection qui vient, La fabrique, 2007, 125 p.

Les rêves ne sont pas sans effet

J’ai fait un rêve. Il a pour nom L’insurrection qui vient. Il ne tient pas du cauchemar, pas tout à fait non plus de l’expérience délicieuse dont on ressent la perte, au réveil, comme une déchirure. Il appartient à la famille des rêves qui habitent longtemps l’esprit dans un mélange de tumulte et de fascination.

Le voici. La situation où nous sommes est posée comme une évidence, jamais développée, jamais discutée : il y a catastrophe. L’indignation est générale et diffuse : contre les institutions étatiques, contre la gauche officielle (nous sommes en France), contre ces impératifs qui obligent à sur-travailler (« le travail [a fini] par apparaître comme seule façon d’exister »), contre quelques tentatives de réforme (d’ATTAC à la pensée de la décroissance), contre le capitalisme vert et les failles des discours écologistes, etc. Les paroles prononcées par le Comité invisible comme par des spectres ou des passe-montagnes sont puissantes : « ce n’est pas le travail qui manque, c’est le travail qui est en trop ; ce n’est pas la crise, mais la croissance qui nous déprime » ; « on n’aurait jamais dû délier rage et politique : sans la première, la seconde se perd en discours ; sans la seconde, la première s’épuise en hurlements. » Un événement hante les esprits : l’incendie de novembre 2005 à Paris et ailleurs. Lui seul semble à la hauteur de la situation. Sa particularité, dit-on, est sa rupture radicale avec les formes traditionnelles de la contestation : la révolte sans phrase n’a formulé aucune revendication ; il se serait agi, dirait Giorgio Agamben, d’une « contestation sans contenu ». Le politique aurait ainsi affronté la politique, avance-t-on. Or, plus marqué par la pensée de Rancière et de Badiou que par celle d’Agamben ou de Negri, mon esprit rêvant s’en tient ici à la certitude qu’il n’y a pas de politique sans phrase, qu’il y a toujours à l’œuvre des opérations de parole (quitte à ce que ce soit un slogan, une pancarte, un graffiti) qui font apparaître tel événement comme politique, c’est-à-dire comme concernant l’organisation du monde commun. Il me semble ainsi que sans les mots du Comité invisible, l’incendie ne sera jamais qu’un incendie…

Sur ce modèle de l’assaut muet, on pense la réaction à venir contre la catastrophe. Aussi improbable que nécessaire écrit-on, l’insurrection est évoquée à travers une pluralité de gestes énoncés au fil des pages : « apprendre à se battre dans la rue, à s’accaparer des maisons vides, à ne pas travailler, à s’aimer follement et à voler dans les magasins » ; « tracer des solidarités » ; « ne rien attendre des organisations – politiques, syndicales, humanitaires, associatives » ; « saboter toute instance de représentation, généraliser la palabre, abolir les assemblées générales » ; « se constituer en communes » ; « bloquer la production [et] la circulation » ; «  ne pas se rendre visible », « ne pas signer ses méfaits » ; prendre « les armes [mais] en rendre l’usage superflu » ; « fuir l’affrontement direct, promener les flics au lieu d’être promenés par la police, notamment syndicale » ; « parer à une arrestation, se réunir prestement en nombre contre des tentatives d’expulsion » ; « crocheter des serrures, soigner des fractures aussi bien que des angines, construire un émetteur radio pirate, monter des cantines de rues, viser juste, mais aussi rassembler les savoirs épars et constituer une agronomie de guerre, etc. »

Puis, vient au rêveur une question, une objection : l’insurrection d’accord mais pour aller où ? Je me réveille alors.

L’insurrection qui vient est fascinant pour sa parole intense et lapidaire, pour la justesse de plusieurs de ses réflexions (le chapitre sur le travail reste le meilleur) qui marient avec brio et souplesse plusieurs pans de la philosophie contemporaine et européenne « de gauche » (de Foucault à Sloterdijk). Mon rêve n’a pas encore quitté ma mémoire. La quittera-t-il ? Sans doute. Mais non sans y laisser de traces.

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