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Quelques engrenages...

par Pierre-Louis Fortin-Legris

Pierre-Louis Fortin-Legris

Elle était travailleuse dans une usine de textile. Comme tant d’autres, ici et ailleurs. Arrive la soixantaine, ses avant-bras ne sont que paquets d’os qui frottent, ne valent même plus la viande qu’il y reste. Maladie professionnelle, ça semble évident, le boulot l’a usée. Pas aux yeux des coquins de l’organisme public qui devrait l’indemniser. Donc, aide sociale. Ils sont moins regardants. Surtout passé 55 ans. Une chance au moins, pensait-elle, que la petite maison de banlieue est finie d’être payée. Et l’année dernière, décision administrative municipale, la petite maison où vivent ensemble trois générations vaut soudainement des dizaines de milliers de dollars de plus. Comme ça. Pour rien. Mais les drôles de l’aide sociale en entendent parler. « La valeur d’une résidence est exclue aux fins du calcul de la prestation jusqu’à concurrence d’une valeur nette totale de 90 000 $ ». L’excédent de la valeur, c’est de l’excessif. À coups de 2 % retranchés de la prestation par 1 000 $ qui dépasse leur limite arbitraire, un certain premier du mois, le chèque n’arrive plus. Elle boit du café, que sa fille lui achète, ça coupe l’appétit. L’aide juridique pour contester cette injustice ? Refusée, inadmissibilité financière. Encore les « actifs » trop élevés. Et de toute façon, la loi est claire.

Elle était travailleuse, étudiante, militante. Dans la rue quand il le fallait. Dans la grand’ ville, dans ce temps-là, les policiers décidaient qui avait le droit d’avoir le droit. Arrestation massive, détention prolongée, photo, empreintes et signature au bas d’une liste de conditions, anodines : « garder la paix et avoir une bonne conduite ». Ce sont les flics qui foutent toujours le bordel, qui ne gardent pas la paix. Pas nous, qu’elle se dit. Les procédures traînent, que voulez-vous. Mais la lutte, elle, continue. Nouvelle manif, mêmes abus policiers. Mais cette fois, ils ont ajouté une nouvelle infraction : bris de condition. Elle devait garder la paix, quand dehors c’est la guerre sociale, et quoi encore. Mais cette technicalité changeait la donne. Elle devait demeurer détenue jusqu’à ce qu’elle justifie sa liberté. 24 heures, 48 heures. Devant un juge, elle devra simuler la profession de foi envers l’autorité judiciairo-policière. Baisser les yeux. Une fois dehors, le doute, la crainte se sont installés. L’intimidation institutionnelle fait son effet.

Il avait bien peu d’attaches matérielles, pas de toit à lui. Sa présence dans la ville ne dérangeait pas vraiment le quotidien des urbains. Les plus dérangés étaient sûrement ceux qui étaient payés pour l’être. Et pour le lui faire comprendre. Dans sa chair, dans sa dignité. Harcèlement, ciblage, constats d’infraction. Tous plus farfelus les uns que les autres. Il les gardait un temps. Pour les donner aux travailleurs de rue qui tentaient de documenter la répression. Les années passent. Il rencontre quelqu’un qui lui donne envie d’essayer de faire autrement. D’autres gens l’aident. Un toit, un lit, et un peu plus. Même bientôt un boulot, pas grand-chose, à temps partiel. Juste assez pour imaginer sa vie autrement. Puis un soir, Pouf. Des policiers, au moins quatre, écoeurent un gars qu’il avait connu, quand il vivait autrement. Il s’en mêle, pas le choix. Engueule les agents. En quelques secondes, basculement. On l’embarque, lui aussi. Au poste, on le garde. Il rage. Il travaille demain après-midi. La nuit, ça va, mais faites-moi signer une promesse, qu’il dit. Des dizaines de milliers de dollars, qu’il doit. Ça vaut plusieurs mois en dedans. Terminus.

Des prisons, des Codes, ce qu’on a eu, vu et vécu et qui n’existera plus. Les conséquences lointaines de règles frettes qui fouettent comme le nordet. On se retrousse les manches et on se souhaite la bienvenue au cabinet.

P.-S.

Pierre-Louis Fortin-Legris

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