Virée au centre du monde. Entretien avec Emmanuelle Walter

No 70 - été 2017

Culture

Virée au centre du monde. Entretien avec Emmanuelle Walter

Propos recueillis par Gérald McKenzie

À l’été 2015, la journaliste Emmanuelle Walter a eu le bonheur de faire la route de la Baie-James avec le député néo-démocrate Romeo Saganash. De son expérience, elle en a tiré un livre, Le centre du monde – une virée en Eeyou Istchee Baie-James avec Romeo Saganash, qui nous instruit sur la réalité des Cris du Québec.

À bâbord ! : Emmanuelle, je tiens d’abord à te dire que ton livre se lit comme un roman policier. Tu nous amènes dans un territoire mythique à hauteur d’homme… ou de femme ! Non seulement on voit et on sent les paysages, tout en étant « barouetté » dans le pick-up avec tes compagnons de route, mais c’est tout le contexte politique qui nous est révélé au gré des rencontres avec les Cris, avec les Québécois qui se sont installés dans la région, mais aussi au travers des arrangements auxquels ils et elles sont arrivés. Surtout, tu nous fais connaître les conséquences des grands projets hydroélectriques et miniers dans la vie des Cris qui y vivent depuis des temps immémoriaux. Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ce livre ?

Emmanuelle Walter : Ce livre n’est pas pour les Cris, évidemment. Il est destiné aux personnes qui ne connaissent pas la Baie-James, et elles sont nombreuses ! (rires) C’est comme une entrée dans un territoire.

Mon premier intérêt date d’un article de Pierre Foglia pendant la campagne électorale fédérale de 2011 où il décrivait un homme politique qui n’en est pas un et je me suis dit : « Ce type a la moitié du Québec comme circonscription, c’est complètement fou ! » J’ai rencontré Romeo pendant la promotion de Sœurs volées, mon livre précédent qui porte sur les femmes autochtones assassinées ou disparues. C’est lors de cette rencontre que je lui ai demandé de m’accompagner pour faire la virée d’Eeyou Istchee.

ÀB ! : Parlons de la vie des Cris dans les communautés. On a une image, celle d’une crise sociale dramatique. Est-ce que la situation s’améliore ?

E. W. : Les Cris de la Baie-James ont de l’argent, ils ont une autonomie politique grâce à leur gouvernement régional, qui est unique au Québec. À l’école, jusqu’à 8ans, ils n’apprennent que le cri. Néanmoins, Romeo dit que les problèmes psychosociaux sont toujours présents. Les stigmates de la colonisation, des pensionnats, sont vifs.

À « psychosociaux », il faudrait ajouter « psychoculturel » : « Qu’est-ce que je fais de ma vie ? », se demandent beaucoup d’entre eux et beaucoup d’entre elles. Il y a tout de même un petit tiers des Cris qui sont « subventionnés » pour maintenir le mode de vie traditionnel. Par ailleurs, on est aujourd’hui dans un moment charnière : les jeunes Cris réinvestissent les institutions politiques autochtones telles que les conseils de bande ou le gouvernement cri. On voit aussi les effets d’un militantisme plus radical qui cherche à éveiller les consciences. Une génération se lève. Les réformes les plus importantes viendront évidemment des Cris eux-mêmes et de ces jeunes générations.

ÀB ! : Nos gouvernements et l’opinion publique en général se réjouissent de la Paix des Braves, cette entente que le gouvernement québécois a conclue en 2002 avec les Cris du Québec autour de la gestion du territoire. Mais qu’en est-il en réalité ? S’agissait-il d’une bonne entente ?

E. W. : La Paix des Braves est d’abord un rattrapage imposé par les échecs de la Convention de la Baie-James de 1975 en raison des promesses non tenues. La volonté d’Hydro-Québec de construire la centrale de la Sarcelle sur la rivière Eastmain a conduit à la Paix des Braves. Cet accord a permis aux Cris de toucher d’importantes compensations, mais surtout, on a tenu compte à partir de ce moment de leur opinion pour la construction des nouveaux barrages. C’est donc grâce à la lutte acharnée des Cris qu’on a eu la Paix des Braves. Ce fut une négociation âpre forçant le gouvernement du Québec à respecter la Convention de la Baie-James.

Si la majorité des Cris se sont engagés dans le processus, d’autres – comme Roger Orr ou Pakesso Mukash, le fils de Matthiew Mukash – sont fortement opposés à la Paix des Braves. Selon eux, si les Cris n’avaient pas signé, ça les aurait contraints à développer leur esprit d’initiative et leur autonomie économique. Mais comme le dit Melissa Saganash, chargée des relations Cris-Québec (le poste qu’occupait son oncle Romeo avant elle) : « On est en train de créer notre propre économie avec l’argent qui nous est donné. » Elle voit les choses de manière plus organique. Ce que j’espère, c’est un retour à l’autosuffisance alimentaire et un développement des énergies renouvelables sur le territoire.

L’argent de la Paix des Braves les a amenés à se demander : « Qui sommes-nous ? Comment rester nous-mêmes ? » Je trouve que le personnage qui incarne ce paradoxe-là, c’est Walter Jolly, à Nemaska. Il dit en gros : « Oui, pour des raisons pragmatiques, pour nous sauver de la misère, j’accepte cette nouvelle centrale hydroélectrique, même si une partie de mon territoire va disparaître, et je contribue à son aménagement parce qu’on est dans une alliance Cris-Blancs, on va ensemble vers la prospérité. Mais en même temps, je suis atteint dans ma culture, dans mon enracinement, dans mon rapport au territoire ancestral et je veux qu’il y ait un monument qui commémore mes morts dont les sépultures ont été englouties par les barrages… » C’est saisissant. Il m’a aussi raconté ses années au pensionnat, comment il a finalement réussi à ne pas y retourner. Pour moi, Walter résume tout ce déchirement. Même Romeo, tout négociateur qu’il fut de la Paix des Braves, était aussi hyper déchiré sur cette question, notamment avec le dérivement de la rivière Rupert.

ÀB ! : Que dire d’Hydro-Québec, qui a assuré l’indépendance énergétique du Québec avec des projets qui empiètent sur le territoire des Cris ? Est-ce qu’il y a un ressentiment à l’égard de la société d’État ?

E. W. : Ah, oui ! Mais c’est très générationnel. Le ressentiment provient surtout de la génération de Romeo et des plus vieux. Les plus jeunes n’éprouvent pas tous et toutes ce ressentiment-là. C’est là puis voilà, on fait avec. Il y en a qui y travaillent, mais pas des masses, pas beaucoup.

ÀB ! : Et aujourd’hui, après Hydro-Québec, les minières arrivent ?

E. W. : Ce que j’observe, et j’avoue que ça me fait un peu sourire, voire rire jaune, c’est que les minières sont très soucieuses de leur acceptabilité sociale. L’exemple type, c’est la mine Goldcorp à Wemindji, qui a donné beaucoup de sous, qui embauche autant qu’elle peut. Donc Wemindji est une petite ville prospère, on y retrouve de belles maisons et tout. Je dis que ça me fait rire jaune parce que je pense à ce que les minières canadiennes comme Goldcorp font dans d’autres pays…

ÀB ! : Oui, entre autres avec le projet Pascua-Lama au Chili sur les terres des Diaguitas. Goldcorp est là avec Barrick Gold, ils veulent aller chercher de l’or sous les glaciers et les Autochtones chiliens s’y opposent. Alors d’après toi, on peut s’attendre à des problèmes avec les minières et les grandes entreprises ?

E. W. : On peut effectivement s’inquiéter de l’influence qu’auront les minières sur la vie publique et politique crie. Les Cris veulent leur part dans l’exploitation des ressources naturelles. Prenons, par exemple, Nemaska : le chef de Nemaska, Thomas Jolly veut développer des éoliennes dans sa communauté. Des éoliennes pour eux, gérées par eux. Qu’il y ait moins de mines, moins de destruction du territoire, je trouve ça génial.

ÀB ! : Peut-on comparer les relations des Cris et les minières avec ce qui se passe en Amérique latine, où les compagnies canadiennes agissent impunément sur le plan environnemental et où les conflits avec les Autochtones sont sources de mobilisations souvent violentes ?

E. W. : Il y a un moment dans le livre qui est assez drôle. L’adjoint de Thomas Jolly à Nemaska, Greg Jolly, était agent de liaison pour l’entreprise minière Nemaska Lithium. Greg Jolly est dans une dynamique très pragmatique du genre : « Il faut que Nemaska tire profit de la situation. » Et c’est bien, mais il m’a aussi confié : « Je reviens de Montréal, où j’ai rencontré des militants guatémaltèques qui se battent contre les minières canadiennes. » C’est comme pour Walter tout à l’heure, on est toujours dans une espèce de dualité…

ÀB ! : Pour nous, la route de la Baie-James est mythique, immense… Mais finalement, on se rend compte à la lecture du livre qu’elle est aussi maganée que ma rue Boyer, à Montréal ! (rires) Quelles conséquences une telle voie a eues sur la vie des Cris ?

E. W. : Les premiers kilomètres sont les pires. Quand tu quittes Matagami, c’est atroce, mais après ça va mieux. La route a contribué à l’unité crie, paradoxalement. Ils se sont unis tout en perdant simultanément leur essence. C’est vertigineux, c’est toujours la même contradiction. La Convention de la Baie-James, la Paix des Braves, la route, c’est la même chose : ça désenclave, ça permet aux jeunes d’aller faire leurs études, mais dans le même temps, c’est par la route que la culture crie s’évapore, se volatilise et que l’autre rentre. La route a d’abord été construite pour les barrages du nord, elle ne va pas du tout dans les villages. Ils sont tous à 100 km de la route, il faut le savoir. Tu prends la route, mais quand tu veux aller dans un village côtier, tu te tapes 100 km de terre, de gravelle. Tu ne peux pas aller d’une communauté à une autre sans passer par la route de la Baie-James !

ÀB ! : Il y a donc une génération qui est en train de trouver son chemin dans un autre mode de vie ? De se refaire ?

E. W. : Ce que je comprends, c’est que les jeunes Cris, et peut-être même tous les jeunes autochtones en général, ce qu’ils et elles se disent c’est : « Je ne veux pas vivre comme mes arrière-grands-parents. Je veux profiter des avantages de la vie moderne, mais tout en retrouvant mes racines culturelles… » On est dans la naissance de ça, je dirais.

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