Et s’il n’y avait pas eu Murdochville ?

No 70 - été 2017

Mémoire des luttes

Et s’il n’y avait pas eu Murdochville ?

Les 60 ans d’une grève fondatrice

Au-delà du nécessaire devoir de mémoire, pourquoi commémorer d’une décennie à l’autre la grève de Murdochville ? Pourquoi vouloir dépoussiérer ce conflit en ces temps où les conditions générales de travail des ouvriers et ouvrières du Québec, sans être parfaites, ne sont plus l’ombre de ce qu’elles ont déjà été ?

La réponse est toute simple : parce que Murdochville a amené le Québec vers la modernité. Parce que Murdochville a été une défricheuse de liberté dans un Québec qui asphyxiait. Parce que Murdochville a laissé un héritage considérable.

Véritable ville champignon, Murdochville naît et se développe à grande vitesse au cœur de la Gaspésie, loin de la côte. La compagnie Noranda Mines et son président, James Murdoch, fondent la ville minière en 1953, une quarantaine d’années après que les frères Miller aient repéré des gisements de cuivre dans le lit de la rivière York. En 1951-1952, la Noranda construit la ville de toutes pièces, érigeant les infrastructures nécessaires en vue d’y extraire du minerai de cuivre. La croissance de Murdochville est renversante. En 1955, la ville compte 2500 habitants. La mine fonctionne à plein régime. Au même moment où l’exode commence à faire ses premiers méfaits en Gaspésie, en contrepartie l’espoir renaît. Pas moins de 1000 travailleurs, dont 75% sont Gaspésiens, sont à l’emploi de la compagnie. Celle-ci fait construire à ses frais des logements, un hôpital, des écoles, un cinéma, un aréna… Elle croit ainsi s’acheter la fidélité aveugle des ouvriers.

La genèse du conflit

C’est à l’automne 1952 que la mine fait ses premiers pas dans le monde de l’industrie minière. Plus de 90% des employés de la Gaspé Copper Mines, filiale de la Noranda Mines, joignent les rangs du syndicat des Métallurgistes unis d’Amérique, surnommé les Métallos, affilié au Congrès canadien du travail (CCT). Une demande d’accréditation est envoyée à la Commission des relations ouvrières du Québec (CRO), mais la Gaspé Copper Mines fait tout pour faire dérailler les démarches des ouvriers. La raison en est simple : les Métallos représentent un syndicat trop revendicateur aux yeux de la compagnie. Mieux vaut trouver un syndicat plus docile, un « syndicat de boutique », comme l’Union internationale des employés des mines, affiliée au Congrès des métiers et du travail duCanada (CMTC). En 1954, un scénario impossible survient : le CCT et le CMTC fusionnent pour former le Congrès du travail du Canada (CTC). À partir de ce moment, les travailleurs ont toute la liberté de choisir leur allégeance syndicale. Ils optent sans surprise à 90% pour les Métallos. La Gaspé Copper Mines ne l’accepte pas.

Dès lors, la compagnie tente de gagner du temps. Elle ne veut pas des Métallos et profite d’un appui indéfectible du gouvernement de Duplessis. Elle exige de la CRO les documents syndicaux en lien avec leur demande d’accréditation. La CRO s’y oppose. Une longue valse juridique s’ensuit. La tension est à son paroxysme devant le refus de l’employeur de négocier. Face à une telle impasse, la Gaspé Copper décide de congédier, le 8 mars 1957, le président du syndicat Théo Gagné. Le 11 mars, les ouvriers répliquent en déclenchant la grève.

Une grève et son contexte

Le contexte de l’époque explique en bonne partie la situation dans laquelle se retrouvent les deux parties. L’Union nationale et son chef, Maurice Duplessis, sont au pouvoir depuis 1944. Duplessis, inébranlable, règne en grand monarque. La guerre froide, conflit idéologique où capitalisme et communisme s’affrontent à l’échelle internationale, compose la trame de fond, même à Murdochville. Aux États-Unis, le sénateur McCarthy fait la chasse aux « rouges » et à leurs sympathisants. Au Québec, la gauche naissante et leurs leaders font face au même traitement.

Entre 1953 et 1965, Émile Boudreau (1915-2006) est un militant syndicaliste infatigable. « Ma job, c’était de faire de la propagande pour que les travailleurs s’organisent et qu’ils se syndicalisent. À Murdochville, on était tellement dangereux que la police à Duplessis débarquait pour nous empêcher de se réunir. On était étiquetés comme des méchants communistes », m’a-t-il confié. « La compagnie faisait tout pour empêcher des gars comme moi de faire leur travail. On se réunissait dans les vieux camps de la compagnie. La police nous courait dans le bois. Une des façons de s’organiser, c’était de se sacrifier. Il fallait être fou pour faire de l’organisation dans des conditions pareilles », soutient-il.

Puisque le syndicat n’est pas reconnu, la grève est déclarée illégale. La tension monte. Le 25 avril, une centaine de policiers provinciaux sont appelés en renfort à Murdochville. Le 29 du même mois, la production reprend avec des briseurs de grève recrutés par la compagnie. Dans le groupe, on retrouve des Hongrois ayant fui leur pays envahi par l’URSS. Mon collègue historien Jean-Marie Thibeault relate ce moment : « On leur demande : « Voulez-vous une job dans les mines ? » On les met dans un autobus scolaire, sur des routes de gravelle. À Sainte-Anne-des-Monts [100 km avant Murdochville], on leur dit : « Il y a des communistes qui font la grève. Si vous êtes des communistes, débarquez. Si vous êtes des démocrates, restez. » » Le 12 juillet, des grévistes en ont marre et décident de dynamiter le tuyau de la « tailing dam », qui sert à transporter les rejets du concentrateur. L’un deux, Hervé Bernatchez, y laisse sa peau.

Puis, le 19 août, 500 manifestants, dont Michel Chartrand, Jean Marchand, Louis Laberge, Pierre-Elliot Trudeau et René Lévesque, marchent à Murdochville. Des fiers-à-bras embauchés par la compagnie leur lancent des roches. Après la manifestation, ces mêmes fiers-à-bras saccagent les bureaux du syndicat, en plus de démolir une trentaine de véhicules. On sème la peur et le désordre. Des grévistes sont poursuivis jusqu’à leur demeure. L’un d’eux, Edgar Fortin, meurt d’une crise cardiaque.

À Murdochville, la compagnie est en situation totale de pouvoir. Pour ce qui est de l’Église, elle fait preuve d’une neutralité exemplaire à l’endroit de la Gaspé Copper Mines. Roger Bédard, l’un des chefs de file de la grève, dira : « Dans l’ensemble, le clergé fit montre, dans le conflit, d’une neutralité qui fit le jeu de l’employeur et du gouvernement et qui contrastait avec le rôle très engagé que l’Église québécoise avait joué quelques années auparavant dans le conflit de l’amiante. » Fait surprenant, l’évêque de Gaspé, Mgr Albini Leblanc, avait pourtant proposé de servir de médiateur dans le conflit, mais son décès dans un accident de voiture, en mai 1957, a fait avorter ses plans.

L’héritage de Murdochville

Le 7 octobre 1957, après un peu plus de sept mois de débrayage, il ne reste plus que 200 grévistes. Épuisés, ils jettent l’éponge. « C’est une défaite totale au plan individuel. Mais au plan collectif, la grève de Murdochville est l’éveil des ouvriers », soutient Jean-Marie Thibeault. En septembre 1959, Duplessis meurt dans la ville minière de Schefferville. Paul Sauvé lui succède et fait adopter le « Bill 8 », surnommé loi des Gaspésiens. Cette loi interdit de congédier des travailleurs en raison de leur militantisme syndical, en plus de réformer la Commission des relations ouvrières, qui devient indépendante du gouvernement.

« À mon époque, un syndicat était considéré comme un organisme qui n’avait pas le droit de vivre. On a lutté sans arrêt pour obtenir l’accréditation syndicale à Murdochville. On l’a obtenue en 1965. Et en 1979 on a obtenu la Loi de la santé et de la sécurité au travail. Ça s’est fait en donnant des coups de pied dans les portes ! », mentionne Émile Boudreau.

Émile Boudreau, comme bien d’autres, a donné le meilleur de lui-même à Murdochville. Il a été témoin de sa fondation, a consacré une partie de sa vie à défendre et à conscientiser les travailleurs et a appris la fermeture définitive de la mine au petit écran, en 2002. Il désirait combattre un anachronisme flagrant à l’aube de la Révolution tranquille, soit cette atmosphère antisyndicale qui régnait.

Et s’il n’y avait pas eu Murdochville ?

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