Vers une nouvelle gauche municipale au Québec ?

No 70 - été 2017

Politique municipale

Vers une nouvelle gauche municipale au Québec ?

À quelques mois des élections municipales de novembre 2017, la gauche politique s’organise pour prendre d’assaut les gouvernements locaux.

Cela peut sembler surprenant, car Québec solidaire apparaît encore aujourd’hui comme le seul parti de gauche du paysage politique québécois, et ce parti n’a jamais eu l’intention de présenter des candidatures au niveau municipal. Certes, il y a une multitude de mouvements sociaux, comités citoyens et organismes communautaires qui se mobilisent pour changer les choses à l’échelle locale, mais rares sont les luttes populaires qui investissent directement l’arène électorale pour conquérir les municipalités. Or, l’arrivée de Valérie Plante à la tête de Projet Montréal et le développement de plusieurs initiatives locales dans différentes régions laissent présager l’irruption d’une nouvelle constellation de gauche dans de multiples villes et villages du territoire québécois.

Une progressiste assumée à la tête de Projet Montréal

Tout d’abord, il faut souligner le renouvellement du leadership de Projet Montréal, formation politique créée en 2004 par Richard Bergeron, qui a quitté son parti dix ans plus tard pour rejoindre l’équipe du maire Denis Coderre. Alors que Projet Montréal s’est d’abord fait connaître en 2009 par ses « projets controversés » d’inversion du sens des rues dans l’arrondissement Le Plateau-Mont-Royal, ses ruelles vertes et sa politique pro-cycliste, le chef par intérim Luc Ferrandez a préféré laisser sa place pour éviter d’apparaître trop « radical » : « La dernière carte qui reste à M. Coderre, c’est de prétendre qu’il est un homme de gros bon sens par rapport à l’opposition qui, elle, serait radicale. Je ne veux pas lui donner ce plaisir de jouer cette dernière carte [1]. »

Or, la course à la chefferie s’est terminée en décembre 2016 avec l’élection inattendue de Valérie Plante à la tête du parti. Élue avec seulement 79 voix de différence par rapport à son rival plus « modéré » Guillaume Lavoie, elle signe en quelque sorte la victoire de l’« aile gauche » du parti vis-à-vis de l’« aile droite » ou centriste qui se sont opposées dans cette course très serrée. Tandis que Lavoie adoptait une approche pragmatiste et modernisatrice, centrée sur le concept de « mobilité » (physique, économique et sociale), jumelant économie collaborative, entrepreneuriat et un vague progressisme « ni gauche ni droite » rappelant à certains égards la Troisième voie du social-libéralisme (Bill Clinton, Tony Blair et André Boisclair), Valérie Plante assuma une posture nettement plus à gauche avec certaines revendications clés : salaire viable à 15$/heure, 100M$ de terrains en réserve foncière pour le logement social, nouvelle ligne de métro (rose) pour desservir des quartiers plus excentrés comme Montréal-Nord et désengorger l’axe central qu’est la ligne orange, budget participatif pour la ville-centre et les arrondissements, etc.

Évidemment, nous pouvons nous poser la question suivante : est-ce que la nouvelle cheffe (anthropologue de formation, militante de terrain issue du milieu communautaire et membre de l’Institut Broadbent) pourra à elle seule infléchir les orientations de Projet Montréal ? D’abord créé comme un « parti vert » axé sur l’urbanisme durable, avec quelques propositions progressistes dans la plateforme électorale de 2009 et 2013, ce parti n’est pas ancré dans une tradition de gauche (radicale ou réformiste) au même titre que le Front d’action politique des années 1970 ou le Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal qui dirigea la ville de 1986 à 1994. Si nous ajoutons à cela l’écart très mince de voix qui lui permirent d’emporter la course à la chefferie et un nombre beaucoup plus grand d’élu·e·s qui avaient appuyé Guillaume Lavoie, nous pouvons deviner que Valérie Plante ne pourra pas imposer sa volonté et transformer radicalement le parti instantanément. Cela ne veut pas dire qu’un changement de cap n’est pas possible à court et moyen terme, mais tout dépendra des propositions votées lors du congrès de mai 2017 (qui n’avait pas encore eu lieu au moment d’écrire ces lignes), du changement de ton et de discours, puis de la stratégie électorale qui sera mise en avant dans les prochains mois.

Projet Montréal à la croisée des chemins

Faisons d’abord l’hypothèse que l’élection de Valérie Plante a permis de gonfler les troupes de nouveaux membres progressistes qui mettront la main à la pâte au cours de la prochaine année. Supposons ensuite que plusieurs de ses propositions centrales (15$, ligne rose, réserve foncière, budget participatif) se retrouveront dans la campagne électorale de 2017. Rappelons maintenant que Projet Montréal est passé de 10 à 20 sièges entre les élections de 2009 et 2013, et que ce premier parti de l’opposition officielle au conseil municipal dispose de larges ressources financières et organisationnelles. Cela signifie qu’il y aura une réelle lutte politique entre la « gauche écologiste » et l’actuel maire Denis Coderre. S’il est vrai que ce dernier jouissait d’une très forte popularité au début de son mandat, de nombreuses gaffes et scandales survenus depuis (chèque de 25000$ de l’homme d’affaires Jean Rizutto que Coderre a accepté en 2012 lorsqu’il était député, implication du cabinet du maire dans une affaire de surveillance de journalistes par le SPVM, etc.) témoignent que cette figure est moins invincible qu’elle ne paraît à première vue.

Nul ne sait encore si le slogan « Valérie plante Coderre » se concrétisera, mais il est clair que la scène politique montréalaise sera le théâtre d’un affrontement entre les forces progressistes et le conservatisme de type « mononcle », populiste et hypermédiatique. Le résultat de cette bataille sera décisif pour la gauche municipale, car deux scénarios opposés pourraient survenir à la suite des prochaines élections. D’un côté, si Projet Montréal réussit son pari, alors la capitale économique et culturelle du Québec sera gouvernée par un parti progressiste à l’instar des principales villes d’Espagne (Barcelone, Madrid, Valence, etc.) qui ont été conquises par des plateformes citoyennes aux élections municipales de 2015 [2]. Cela pourrait changer la donne à Montréal en favorisant des réformes sociales et des initiatives locales, puis dynamiser les forces de gauche lors des élections nationales de 2018. À l’inverse, si Valérie Plante ne parvient pas à prendre le pouvoir ou du moins à faire des gains lors des prochaines élections, cela enverra un signal à la droite du parti qu’une stratégie de type Bernie Sanders ou Jean-Luc Mélenchon n’est pas adaptée au contexte montréalais ou municipal. Il est donc fort probable que la gauche sera marginalisée au sein de Projet Montréal, qui sera tenté de trouver un nouveau chef plus centriste dans le sillage de Guillaume Lavoie. Ce scénario ouvrirait potentiellement la voie à la création d’un nouveau parti de gauche, mais il s’agit là bien sûr de spéculations. Dans tous les cas, il semble y avoir un moment charnière dans l’organisation politique des forces progressistes en sol montréalais.

Des initiatives citoyennes dans tout le Québec

Outre la ville de Montréal qui sera une plaque tournante de la gauche en 2017, il faut souligner l’émergence d’une nouvelle initiative à l’échelle panquébécoise : le Réseau d’action municipale (RAM). Dans son manifeste intitulé « À nous la ville ! », ce collectif se présente comme « une plateforme citoyenne, créative et collaborative qui vise à construire un nouveau mouvement politique qui prend la municipalité comme le lieu privilégié d’une transformation démocratique de la vie sociale, économique et politique. Le “municipalisme” repose sur la participation directe, inclusive et active des citoyennes et des citoyens aux affaires publiques, afin de favoriser l’appropriation collective des institutions, l’auto-gouvernement et la souveraineté populaire. Les six principes du mouvement sont la participation, la démocratisation, la décentralisation, la solidarité inter-municipale, la justice sociale et la transition écologique. Enfin, l’objectif du RAM est de créer un réseau de “villes rebelles” contre la centralisation du pouvoir et le détournement de la chose publique au profit d’intérêts privés, en formant une coalition de municipalités libres, démocratiques, égalitaires, écologiques et solidaires [3]. »

Comment pourrait se concrétiser ce projet ? Une plateforme numérique a été mise sur pied, mais il ne semble pas y avoir de projet précis proposé pour le moment. Le manifeste évoque l’éventuelle mise en place d’un « code d’éthique strict de garantie démocratique pour s’assurer que les membres du conseil municipal soient sans cesse contrôlés, surveillés, révocables, redevables et responsables. Ce code d’éthique doit non seulement prévoir des mécanismes de transparence radicale et de pouvoir décisionnel citoyen pour assurer une vigilance et une participation continue entre les élections, mais établir un plafonnement des salaires, éliminer les indemnités indécentes et abolir les privilèges de la classe politique qui s’est considérablement éloignée des gens ordinaires. »

Surgit immédiatement une nouvelle question : qui sont les acteurs et actrices ou les organisations susceptibles de porter un tel projet ? Est-ce que Projet Montréal serait prêt à endosser le manifeste du RAM et adopter son code de garantie démocratique ? Y a-t-il d’autres partis politiques municipaux ou candidatures indépendantes au Québec qui ont envie de mettre en pratique certaines idées municipalistes ? Par exemple, le conseiller municipal indépendant Xavier-Antoine Lalande, qui a signé le manifeste du RAM, a récemment fondé le parti Ensemble Saint-Colomban, lequel « entend miser grandement sur la participation citoyenne dans une dynamique décentralisée de l’exercice du pouvoir. Il s’agit de faire de la politique visionnaire, mais aussi et surtout d’aider les citoyens et les citoyennes à comprendre la politique municipale [4] ». À Rouyn-Noranda, le conseiller municipal Philippe Marquis se lance dans la course à la mairie. Après s’être impliqué dans les dossiers de logement social et de compostage, il souhaite poursuivre son engagement en développant une « économie moins dépendante du prix des métaux [qui] permettrait de mieux affronter des temps difficiles. Tout cela dans une ville qui soigne l’environnement et est au diapason de sa population [5]. » De plus, ce candidat « s’est démarqué, pendant ses mandats, par la tenue d’assemblées citoyennes dans son district pour prendre le pouls de la population et répondre à leurs préoccupations [6]. »

Dans la Baie-des-Chaleurs, un réseau semblable au RAM est en train de naître avec la perspective suivante : « Vivre ensemble dans une Baie-des-Chaleurs où la vie municipale repose sur des processus démocratiques transparents, justes, inclusifs et participatifs qui prennent soin du vivant et de son environnement. Notre vision s’articule autour des valeurs de solidarité, de coopération et de partage à partir desquelles les rapports économiques et politiques sont questionnés. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de transition sociale, écologique, éthique et responsable. Elle appelle à des rapports conviviaux et engagés entre les individus et à une vigilance continue pour combattre le sexisme, le racisme ainsi que toutes autres dynamiques interpersonnelles oppressives [7]. » À première vue, cet élan municipaliste ne semble donc pas confiné aux centres urbains et il est même probable que des candidatures citoyennes élues dans les petites municipalités parviennent à bousculer les choses avant que les grandes villes emboîtent le pas.

Une stratégie pour trois fronts

Néanmoins, toute la question reste de savoir si ces multiples initiatives locales pourront se coordonner à plus large échelle pour espérer changer le rapport de forces vis-à-vis des classes dominantes et construire des liens de solidarité entre différentes villes et régions pour lutter contre la centralisation du pouvoir. Un point essentiel à développer serait de constituer des groupes d’action municipale qui seraient les unités de base du mouvement, qui pourraient ensuite se fédérer pour construire une fédération ou une coalition plus large et mieux structurée. Bien sûr, il faudrait réfléchir aux fonctions de ces comités locaux qui pourraient jouer différents rôles en fonction des contextes et enjeux particuliers à chaque collectivité territoriale. Nous présentons ici en guise de conclusion l’hypothèse de la « stratégie intégrale » formulée par Alain Savard, qui propose de développer trois fronts de lutte simultanément [8].

Premièrement, il y aurait la stratégie centrée sur le pouvoir d’État, représenté ici par la figure de la municipalité qu’il s’agit de transformer pour créer un autogouvernement local ou une véritable communauté politique démocratique. Deuxièmement, il y a la stratégie de contre-pouvoir centrée sur les mouvements sociaux, lesquels pourraient mener des luttes sur la question du logement, des transports ou encore des grands projets ayant de graves conséquences environnementales pour les communautés locales. Troisièmement, il y a le front de l’« action économique » comprenant les coopératives et autres entreprises de l’économie sociale et solidaire, qui permettent d’accélérer la démocratisation de l’économie. Les groupes d’action municipale pourraient ainsi soutenir les initiatives citoyennes locales, innovations sociales, expérimentations collectives et entreprises autogérées afin qu’elles puissent prendre de l’expansion de même que développer des coalitions et former un réseau plus solide face au modèle économique dominant.

Il s’agit là évidemment de quelques suggestions, mais il devient impératif de penser concrètement l’organisation de la gauche municipale à court, moyen et long terme, car celle-ci est déjà en train de prendre forme sous nos yeux. À l’heure où l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois donne un nouvel élan à Québec solidaire qui espère élargir ses appuis en vue des élections de 2018, ce serait une erreur stratégique de négliger complètement l’échelon municipal et de miser sur quelques figures médiatiques pour relancer la gauche. Comme le souligne le manifeste du RAM : « La transformation sociale ne viendra qu’avec la récupération des lieux de décision et l’auto-organisation populaire. L’émancipation du peuple doit être l’œuvre du peuple lui-même. Comme l’action politique ne se limite pas aux élections tous les quatre ans, il faut agir dès maintenant pour reprendre confiance en nous-mêmes. Les municipalités demeurent les premières institutions politiques à la portée des gens : réapproprions-nous ces espaces délaissés au profit des autocrates de ce monde, et construisons un front commun pour libérer notre puissance d’agir. »


[1Luc Ferrandez cité dans Jeanne Corriveau, « Projet Montréal se cherche un chef pour affronter Coderre », Le Devoir, 25 janvier 2016.

[2Lire à ce sujet Ludovic Lamant, Squatter le pouvoir. Les mairies rebelles d’Espagne, Montréal, Lux, 2016.

[4Topolocal.ca, « Un nouveau parti politique à Saint-Colomban », 16 mai 2016. Disponible en ligne.

[5Philippe de la Chevrotière, « Philippe Marquis se lance dans la course à la mairie de Rouyn-Noranda », La Frontière, 27 janvier 2017.

[6Thierry de Noncourt, « Philippe Marquis précise sa vision politique », La Frontière, 27 janvier 2017.

[72e rendez-vous du Réseau de démocratisation municipale BdC, Cégep de Carleton-sur-mer, 11 avril 2017. Disponible en ligne.

[8Alain Savard, « Pour une stratégie intégrale », Carnets rouges, 15 avril 2017. Disponible en ligne.

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