Nos services publics - Un trésor collectif en péril

L’équité et l’avenir des services publics

Rémunération dans les secteurs public et parapublic

Jean-Noël Grenier

Le gouvernement du Québec et les associations syndicales ont rendez-vous afin de renouveler les conventions collectives de quelque 475 000 salariés de l’État québécois. Les organisations syndicales, regroupées au sein d’un Front commun, demandent des améliorations salariales totalisant 11,25 % sur trois ans. Le gouvernement réplique avec une offre globale de 7 % sur une période de cinq années. Alors que les uns justifient leurs demandes au nom de l’équité et de la capacité d’attirer et de retenir des ressources humaines de qualité, les ténors gouvernementaux font valoir que les salariés de l’État bénéficient d’une rémunération globale qui fait l’envie de plusieurs salariés du secteur privé. Qu’en est-il au juste ?

Le dernier rapport de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ, 2009) donne raison aux organisations syndicales. On y apprend que les salaires versés dans la fonction publique et dans les réseaux de santé et de l’éducation sont inférieurs de 8,7 % à ceux versés dans le secteur privé pour des emplois comparables. Malgré les limites de la comparaison effectuée par l’ISQ, il n’en demeure pas moins que près des trois quarts des titres d’emploi de l’administration publique provinciale accusent des retards significatifs au chapitre de la rémunération.

L’argument habituel selon lequel cet écart est compensé par les avantages sociaux plus généreux et le plus petit nombre d’heures de travail ne semble plus tenir la route. À ce chapitre, la rémunération globale des salariés des secteurs public et parapublic accuse aujourd’hui un retard de 3,7 %. Ces écarts se creusent depuis le début des années 2000, si bien que le pouvoir d’achat des employés de l’État s’est détérioré de plus de 3 % (ils sont donc plus pauvres !) alors que celui des autres salariés québécois s’améliorait de 9 %.

Cette situation est troublante à plus d’un titre. Les secteurs public et parapublic forment le bastion du syndicalisme québécois et l’érosion des conditions de travail peut, à terme, affaiblir l’ensemble du mouvement syndical. Les écarts de rémunération peuvent également miner les principes de l’équité salariale pour laquelle les travailleuses du Québec ont combattu pendant des décennies. Enfin, plusieurs catégories d’emploi éprouvent d’importantes difficultés d’attraction et de rétention des ressources humaines ; une situation qui ne sera pas corrigée par les offres du gouvernement du Québec.

Car il faut préciser que l’offre gouvernementale porte sur l’ensemble de la masse salariale et non uniquement sur la rémunération. L’ajout de ressources (par exemple, l’embauche de personnel de soutien dans les écoles) se fera au détriment des conditions salariales. Dans un geste d’une rare générosité, l’État offre le partage des gains de productivité découlant d’une réorganisation éventuelle du travail. On laisse ainsi entendre que peu d’efforts ont été réalisés à cet égard depuis le début des années 2000.

Pourtant, nos propres recherches et plusieurs autres démontrent sans équivoque que les salariés doivent composer avec des charges de travail plus lourdes, des exigences de performance plus élevées tandis que la promesse de la sécurité d’emploi semble de plus en plus éloignée de la réalité quotidienne. Les salariés des secteurs public et parapublic contribuent donc déjà largement au maintien des services publics de qualité dans un contexte où les ressources sont insuffisantes pour satisfaire une population qui, elle, est de plus en plus exigeante.

Les demandes des organisations syndicales nous paraissent tout à fait raisonnables. L’offre de l’employeur relève du stratagème puisque de réelles améliorations dans la rémunération y sont conditionnelles à des réductions de coûts tout à fait hypothétiques. Mais c’est surtout aux registres de l’équité, de l’intégrité et de l’avenir des services publics que les demandes syndicales prennent tout leur sens. Comment peut-on faire la promotion d’un marché du travail plus juste et équitable pour tous si cela relève de la fiction dans le cas des salariés du plus grand employeur au Québec ?

Aurons-nous droit à un règlement négocié, juste et équitable pour les salariés, ou à un autre ballet politique qui servira essentiellement à démontrer que le parti au pouvoir agit avec responsabilité en regard de la situation des finances publiques ? Jusqu’à maintenant, les salariés ont maintenu à flot les services publics grâce à leur dévouement et à leur engagement, souvent au risque de leur santé mentale. Combien de temps le feront-ils en l’absence d’une réelle reconnaissance de leur contribution ? À moins que la détérioration de la qualité des services et les pénuries de main-d’œuvre ne servent à justifier le recours à la privatisation sous toutes ses formes ?

ARTICLE ÉCRIT PAR
Jean-Noël Grenier

Professeur, Dépt. des relations industrielles, Université Laval, CRIMT

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