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Mad Men

Ces obscurs objets du désir

Philippe de Grosbois

À lui seul, le générique d’introduction attise la curiosité : un homme se jette d’une tour à bureaux. Tout autour de lui, le long de sa chute, défilent des réclames publicitaires représentant des familles unies, de longues jambes féminines, des verres de whisky, des slogans tels « Enjoy the best America has to offer ». Ainsi commence chaque épisode de la série américaine Mad Men, qui a complété sa troisième saison l’automne dernier.

Mad Men se déroule au début des années 1960, dans une agence fictive de publicité, Sterling Cooper, située sur Madison Avenue à New York. Le titre de la série est inspiré du surnom qu’on donnait à l’époque aux publicitaires ayant pignon sur Madison Avenue. Cette incursion dans l’agence nous donne accès à un fascinant portrait social et culturel d’une Amérique qui s’apprête à voir ses mœurs se transformer profondément. Les rapports de domination à la fois ritualisés et brutaux : les hommes sont cadres, et les femmes, secrétaires, leur servent à la fois de mères et de domestiques ; certaines sont aussi maîtresses, parfois dans l’espoir de charmer celui par lequel elles pourraient connaître une ascension sociale. Inutile de dire que le milieu de travail est exclusivement blanc, à l’exception des préposés aux ascenseurs.

Mais l’univers de Mad Men ne se limite pas au monde du travail et de l’industrie publicitaire. La ségrégation de genre au travail est doublée d’une division tout aussi étanche dans la sphère privée, où « patientent les épouses que les enfants ont prises au piège » (Brel). Et quoi de mieux, pour patienter, entre la cuisine et la lessive, que de potiner sur la voisine extraterrestre qui s’apprête à divorcer. On est juste avant la parution de The Feminine Mystique de Betty Friedan.

Ces thèmes ont déjà été abordés à plusieurs reprises à l’écran, que ce soit le petit (The Wonder Years, par exemple) ou le grand (pensons à Pleasantville, et tout récemment, à Revolutionary Road, ou au Québec, à Un été sans point ni coup sûr et C’est pas moi je le jure). Où trouver, alors, l’intérêt de Mad Men ? D’abord, dans la reconstitution historique impeccable, que ce soit sur le plan visuel ou culturel. À l’écoute des premiers épisodes, on trouvera peut-être la représentation un peu caricaturale : le whisky que les hommes boivent comme de l’eau, le gynécologue qui examine ses patientes cigarette au bec... Mais bien vite, alors que l’Histoire s’embrouille, le tableau se nuance.

Par ailleurs, ce qui captive dans Mad Men, ce sont ces ambiances feutrées et subtiles, à travers lesquelles s’immiscent des espoirs déçus, des angoisses, des désirs d’accomplissement difficiles à assouvir, le poids oppressant des rôles à assumer... Les rapports entre les hommes et les femmes, mais aussi le désir figurent parmi les thèmes principaux de la série : les personnages sont presque tous déchirés entre un modèle qui leur promet reconnaissance sociale et leur profond inconfort face à la vie qu’ils se voient offrir. Ici, le trait parfois forcé prend tout son sens : volontaire ou non, il nous amène à nous questionner sur ce qui « fait une époque », sur ce qui peut la rendre aliénante, et bien sûr, sur ce qui a incité à en sortir. Ultimement, on s’interroge sur ce qui nous aliène, nous, près d’un demi-siècle plus tard.

C’est peut-être cette capacité à interpeller notre époque, sans jamais quitter les années 1960, qui donne toute sa force à la série. Comme toute œuvre historique, Mad Men propose le regard d’un Présent sur le Passé, un regard traversé, lui aussi, d’espoirs déçus, d’angoisses et d’interrogations, les nôtres. Pas de Paradis Perdu, ni de Lendemains qui Chantent : un simple mais passionnant bilan rétrospectif. On aurait pu penser que, parce que la réalité dépeinte par Mad Men nous est quelque peu étrangère, une telle série n’arriverait pas à nous interpeller. Or, l’artiste Annie LeBrun et le philosophe Bernard Stiegler, notamment, soutiennent que le consumérisme nous a fait passer de la répression de nos désirs à la canalisation de nos pulsions les plus primaires. Si cette analyse, inspirée d’Herbert Marcuse, est correcte, alors nous avons tout intérêt à nous pencher davantage sur un moment charnière dans cette transition.

Ainsi, l’industrie publicitaire fait office de toile de fond, mais accentue le contraste entre le rêve que promeut la société de consommation (louangée par cette industrie) et la réalité déjà cynique et crue. Un peu comme si on assistait aux prémisses de l’éclatement de la version fordiste de l’American Dream, éclatement auquel semblent confrontés, un peu avant tout le monde, les publicitaires, qui sont justement des architectes importants du rêve en question. En cela, le personnage principal, Don Draper, qui colporte une mystérieuse double identité, est particulièrement emblématique de cette lucidité précoce. Mais de manière générale, la plupart des personnages de Mad Men sont déjà « de l’autre côté du miroir », un peu comme nous le sommes aujourd’hui.

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