Anna Lupien

De la cuisine au studio

Ève Lamoureux

De la cuisine au studio, Anna Lupien, Montréal, Remue-ménage, 2012.

Anna Lupien dévoile dans cet ouvrage le parcours de douze femmes artistes québécoises, incitées, par le biais d’entrevues, à réfléchir à l’influence des rapports de sexe dans leur vie professionnelle et personnelle. Et la chose est d’autant plus intéressante que nous avons accès à trois cohortes d’artistes choisies parce qu’elles émergent publiquement à des périodes de « transformations sociales » : (1) 1940-1960 avec trois signataires du Refus global (Françoise Sullivan, Françoise Riopelle, Madeleine Arbour) ; (2) fin 1960 et début des années 1980 avec des artistes déterminantes dans les projets féministes de l’ONF (Anne-Claire-Poirier, Mireille Dansereau, Terre Nash, Bonnie Sherr Klein et Dorothy Todd Hénaut) ; (3) 1990 à aujourd’hui avec des artistes médiatiques impliquées au Studio X (Helena Martin Franco, Bérangère Marin-Dubuard, Christine Brault et Stéphanie Lagueux).

La perspective féministe antiessentialiste et matérialiste adoptée par l’auteure lui permet, avec beaucoup de respect pour l’autoreprésentation des femmes interviewées, de faire ressortir, d’abord, les grandes et petites luttes menées par ces artistes déterminées à exceller dans toutes les sphères de leur existence – luttes qui ont engendré certains gains dont profitent les générations suivantes ; puis, les difficultés partagées par ces femmes, qui illustrent bien les combats encore à mener. Se révèlent ainsi une première cohorte qui résiste à une identification directement féministe, une deuxième franchement plus militante et une troisième favorisant un féminisme « plus individualisé », sensible à la diversité identitaire et à «  l’intersectionnalité des différents systèmes d’oppression ».

Ce livre est indéniablement une contribution intéressante à l’histoire et à l’influence de l’art féministe québécois. Très bien écrit, il se lit comme un roman. Il est accessible, sans être simplificateur. Lupien ne se contente pas de reproduire la parole de ces femmes artistes, mais propose une analyse sérieuse menée selon un cadre théorique adéquat, pertinent et nuancé. Deux petites critiques. Le choix intéressant d’interroger trois cohortes d’artistes et de ne pas se cantonner dans une discipline artistique engendre toutefois une analyse moins pointue des enjeux particuliers du féminisme et de l’engagement de chacune des périodes, de même que les caractéristiques singulières des résistances et luttes artisticopolitiques selon les différents médiums. En ce sens, certaines questions sont évacuées ou ne sont pas assez approfondies. En outre, si l’auteure avait choisi d’analyser aussi, plus en détails, certaines des œuvres des artistes interrogées, cela lui aurait permis d’approfondir les stratégies formelles et esthétiques adoptées par ces femmes artistes. Elle aurait pu ainsi rendre encore plus tangible la spécificité des rapports entre art et politique, art et féminisme.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Ève Lamoureux

Auteure de Art et politique. Nouvelles formes d’engagement artistique au Québec, Écosociété, 2009.

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