Pour le Sommet de l’enseignement supérieur

No 47 - déc. 2012 / jan. 2013

Éducation

Pour le Sommet de l’enseignement supérieur

Des idées à débattre

Il semble acquis que, conformément à sa promesse électorale, le Parti québécois réunira sous peu un Sommet de l’enseignement supérieur. Ce sera une occasion unique de tenir sur les cégeps et les universités québécoises cette réflexion en profondeur et sereine devenue nécessaire afin de prendre collectivement des décisions qui pourraient bien être de la plus haute importance pour l’avenir de ces institutions et pour celui du Québec tout entier.

Si vous suivez cette chronique, vous savez que, comme bien d’autres, je réclame depuis longtemps déjà un tel exercice. À l’heure qu’il est, les espoirs qu’il est permis de placer en lui sont grands, d’autant que M. Duchesne est un homme qu’on peut penser honnête, rigoureux et qualifié pour diriger l’exercice. Mais la méfiance est aussi de mise.

À mon avis, il y a au moins trois grandes manières de rater cette occasion. La première est de n’y pas convoquer les bonnes personnes ou les bonnes institutions ; la deuxième est de n’y pas poser les bonnes questions ; la troisième est d’en tabletter les conclusions et recommandations ou de ne pas les suivre. Tout cela s’est déjà vu, un nombre incalculable de fois.

Je ne m’attarderai ici qu’aux questions qui devront être, à mon avis, débattues lors de ce sommet. Je les regrouperai en six catégories, par commodité et même si ces questions se recoupent et n’en font qu’une ultimement.

Un indispensable état des lieux

Les cégeps et les universités se sont profondément transformés depuis deux décennies environ et dresser le bilan de ces changements devrait être la première chose à faire. De quelle nature sont ces changements, tant, dans le cas des universités, par rapport au modèle traditionnel de l’université et à celui que prônait le Rapport Parent que, dans le cas des cégeps, relativement à ce que souhaitait ce même rapport ? Dans quelle mesure ces changements ont-ils été consentis, maîtrisés et bénéfiques (pour qui, le cas échéant) ? Quels facteurs les expliquent ? Je pense qu’on doit s’attendre sur ces plans à bien des surprises.

Et je présume que, très vite, à travers la diversité des appréciations de tout cela, la question, conceptuelle et normative, de savoir ce que doivent être les institutions d’enseignement supérieur, ce qu’on est en droit d’en attendre, pour les individus, pour la collectivité, va se poser. Y répondre est la grande affaire de ce sommet. Pour y arriver, il sera souhaitable de revenir sur les mutations de chacune des grandes missions de l’université. Mais auparavant, on devrait s’intéresser aux thèmes préalables de la gestion/gouvernance et du financement.

Gouvernance et financement

Qui paie ? Que fait-on avec ces sous ? Voilà les grandes questions.

Elles sont centrales et il y a des raisons de pousser de hauts cris d’indignation quand on apprend certaines des réponses données à la deuxième. Je le sais. J’en ai vu de toutes les couleurs, au point de refuser de toucher à de l’argent que je jugeais intouchable et de refuser de prendre part à des activités que je refusais de cautionner, tant intellectuellement qu’éthiquement. D’ailleurs, au moment où j’écris ces lignes, on annonce que le nouveau recteur de l’université Concordia touchera, en salaires et avantages, 430 000 $ par an. C’est, à mon humble avis, insensé et un indice que l’on est passé d’un modèle où le recteur est ce primus inter pares, « le premier entre les égaux », qui se met au service de l’institution et accomplit des tâches qui l’éloignent de ses chères études, à un modèle de gestionnaire d’entreprise.

Avant même de se demander comment on finance l’enseignement supérieur, il faut donc examiner avec soin comment on y dépense les fonds publics. Et s’interroger sur de possibles dérives clientélistes, sur ces campus qui poussent un peu partout, sur les curriculums qu’on propose et les diplômes qu’on décerne.

Ces questions invitent à se questionner sur la prise de décision à l’interne, sur la démocratie et l’autogestion universitaires, sur les places et pouvoirs respectifs des gens qui font l’université : cadres, professeures et professeurs, chargés de cours, étudiants et étudiantes et, bien entendu, membres extérieurs, notamment ceux du secteur privé. Et tant qu’à y être, ce serait une bonne idée d’en profiter pour régler la question bien connue dans le milieu de l’injustice systémique commise envers l’UQAM par l’actuel mode de financement.

Accessibilité

Encore un énorme morceau, lui aussi lié à tous les autres.

Y est rattachée, bien entendu, la question des prêts et bourses, de l’accessibilité financière des études supérieures. Mais qu’on n’oublie pas d’autres formes d’accessibilité : il y a par exemple de bonnes raisons de redouter que la démographie, d’une part, et un certain et toujours autoproclamé réalisme économique, de l’autre, pourraient conjointement menacer cette accessibilité des études supérieures sur tout le territoire et pour tous les programmes qu’avait rêvée et permis d’implanter la Commission Parent. « Pas assez de monde pour justifier le maintien de ce cégep en région », dira-t-on, ou encore ; « À quoi bon la philosophie ? L’université devrait former les cerveaux dont le monde des affaires a besoin. »

Et de grâce, ne négligeons pas, ici, la question de savoir à quoi on donne accès : que ce soit bien, à chaque fois, à des études supérieures dignes de ce nom. Ce qui m’amène aux missions de celles-ci.

Enseignement

La taille des groupes, qui croît sans cesse, le suremploi des personnes chargées de cours et la nécessité de repenser leur statut et leurs fonctions dans les institutions (en créant des postes de professeurs-enseignants dans les universités, peut-être…) sont des sujets auxquels tout le monde aura pensé. Mais il y en a d’autres, aussi importants. En voici trois.

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (Internet, iPad, etc.) semblent exiger de profondes transformations de la pédagogie collégiale et universitaire. Est-ce bien le cas ? Qu’est-ce qui s’ensuit de la réponse à cette question ?

Il y a cinquante ans, on a opté pour donner à toutes les personnes étudiant au collège une formation humaniste de culture générale. Cela me semble rester valable et important. Mais ne faut-il pas y ajouter un volet de culture générale scientifique ?

Comment, enfin, si comme moi on pense cela important, assurer que les formations professionnelles données à l’université soient aussi des formations libérales et donc se distinguent d’un simple formatage de cerveau selon les exigences des ordres professionnels ?

Recherche

Avec la question du financement, celle de la recherche sera, pardonnez l’expression, le bâton merdeux de l’exercice, celui dont personne ne veut s’emparer et que chacun, sitôt qu’il l’a entre les mains, s’empresse de refiler à autrui. Financement de cette recherche, détermination de ses objets, appropriation de ses résultats, brevets et autres joliesses : voilà le monde qui va s’ouvrir devant nous.

Mais je déplorerais qu’on oublie la frénésie productiviste qui s’est emparée des universitaires ; les chaires et leur rôle ; la question de la recherche fondamentale ainsi que la valeur pour le moins douteuse de certaines recherches qui s’ensuit ; le fait que des questions qui méritent étude, temps et médiations risquent alors d’être négligées en même temps que la tradition dans laquelle elles s’inscrivent – et que l’université doit transmettre – finit par être oubliée.

Oh, et avant d’oublier : penser à tout cela en différenciant les secteurs de l’université où ces questions se posent de manières bien différentes sera des plus utiles. Je veux dire que ce qui vaut pour la chimie ne vaut pas nécessairement pour la théologie ou pour les arts, et inversement.

Services à la collectivité

J’espère de tout cœur que l’on finira par souhaiter préserver un modèle d’enseignement supérieur public ; j’en décris à grands traits les caractéristiques dans mon petit essai, Je ne suis pas une PME, qui est justement un plaidoyer pour une université publique. Si c’est le cas, la question des relations de ces institutions avec la société prendra une importance et une coloration particulières. J’en soulignerai pour finir un aspect.

Les personnes qui enseignent au collégial et à l’université sont des êtres privilégiés de nos sociétés. Elles en ont beaucoup reçu et reçoivent encore beaucoup. Il faut poser la question de leurs devoirs envers la collectivité. Un code d’éthique pourrait les exprimer, en même temps que d’autres choses jugées importantes.

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