Dossier : Aux voleurs ! Nos ressources naturelles et le Plan Nord

La ruée vers le gaz de schiste

François Doyon

Gaz de schiste, vous dites ? On entend le terme sur toutes les tribunes, mais savons-nous vraiment de quoi il en retourne ? La dépendance de plus en plus importante aux hydrocarbures fait augmenter la demande en des formes d’énergie comme le gaz de schiste, ce qui fait saliver bien des entreprises d’exploitation qui voient là une source de profits faramineux. Mais la levée de boucliers des citoyens québécois impose une réflexion majeure : qu’est-ce qu’il y a de si dangereux dans les gaz de schiste ? Quels en sont les avantages et les inconvénients ? Et surtout, comment en est-on arrivé à la situation actuelle au Québec ?

Une définition

Le gaz de schiste est du gaz naturel extrait du schiste argileux [1]. C’est la méthode d’extraction qui distingue le gaz de schiste du gaz naturel ordinaire. Les forages de gaz typiques se font dans des roches suffisamment poreuses ou suffisamment fissurées pour que le gaz puisse se déplacer à travers elles, comme l’eau suinte au travers les parois d’un pot en terre cuite. Le schiste argileux a une porosité de seulement 10 %, ce qui en fait une roche presque imperméable. Le gaz qu’il peut renfermer ne peut donc pas s’en échapper naturellement. Pour libérer le gaz, on a recours à la fracturation hydraulique. Cette technique consiste à forer horizontalement les couches de schistes pour ensuite y injecter de l’eau à une pression supérieure à celle des roches. L’eau ainsi injectée élargit les fissures déjà existantes dans le schiste et en crée de nouvelles, ce qui rend la roche suffisamment poreuse pour que le gaz puisse s’y échapper. On ajoute du sable et un mélange d’additifs chimiques pour faciliter le processus de fracturation.

Avantages et inconvénients

Il y aurait des quantités assez importantes de gaz de schiste dans le sud du Québec. L’exploitation de cette ressource aurait l’avantage économique de réduire la dépendance énergétique du Québec. Comme le dit André Boisclair : « Il n’y a aucune logique à ce que nous continuions d’acheter du gaz naturel produit de façon sécuritaire en Alberta que [sic] nous pourrions le produire chez nous. L’achat local ce n’est pas bon que pour les tomates !  [2] » Si le Québec décidait d’investir dans l’exploitation de cette ressource, cela pourrait générer des revenus supplémentaires pour l’État.

D’un point de vue environnemental, l’utilisation du gaz naturel a l’avantage de produire moins de dioxyde de carbone (CO2), l’un des principaux responsables de l’effet de serre : brûler du gaz en produit 170 grammes par kWh, alors qu’on en produit 220 grammes avec du pétrole et 330 grammes avec du charbon. Délaisser le pétrole et le charbon permettrait de ralentir l’augmentation de la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Par contre, la technique de fracturation hydraulique comporte des risques difficiles à évaluer pour le moment, les études scientifiques sur le sujet étant contradictoires. Même si son utilisation génère moins de dioxyde carbone que le pétrole, l’exploitation des gaz de schiste pourrait augmenter les émissions de gaz à effet de serre. Chaque forage de gaz de schiste présente un risque de fuite de méthane, un puissant gaz à effet de serre. La probabilité de fuite est très élevée, car il est nécessaire de forer un puits tous les 1 à 4 kilomètres. De plus, l’exploitation d’un puits permet de capter 20 % du gaz présent, ensuite il n’est plus rentable pour l’industrie. Pourtant, du gaz va continuer de se dégager du schiste pendant des dizaines ou centaines d’années après la fermeture du puits. On ne dispose pas de technologies permettant de colmater un puits abandonné pour aussi longtemps.

L’exploitation des gaz de schiste comporterait surtout un grand risque de pollution des eaux, et cela pour deux raisons principales. Premièrement, le forage et la fracturation hydraulique exigent d’énormes quantités d’eau (15 000 m3 par puits) parfois pompée directement des rivières avoisinantes. En fin de forage, une grande partie de cette eau doit être évacuée. Cette eau est fortement contaminée, car le schiste contient des métaux lourds, comme le cadmium et l’uranium, sans oublier le liquide de fracturation qui contient 1 % d’additifs dont certains sont toxiques. Actuellement, les installations municipales pour le traitement des eaux usées ne sont généralement pas capables de traiter une eau aussi contaminée. Deuxièmement, lors de la fracturation hydraulique, il est très difficile de maîtriser la longueur et la direction de propagation des fractures. Il y a toujours un risque qu’une fracture aille rejoindre une faille ou une zone de fractures naturelle, ce qui pourrait entraîner la dispersion de gaz et d’eau contaminée dans les aquifères environnants. En raison du nombre très élevé de forages nécessaires, les accidents sont presque statistiquement inévitables.

Intérêts privés, intérêt public

La politique énergétique du gouvernement du Québec est très avantageuse pour les entreprises. En 2006, le gouvernement de Jean Charest publie discrètement sa stratégie énergétique, un document intitulé L’énergie pour construire le Québec de demain. C’est alors que des entreprises d’exploitation comme Junex, Gastem, Talisman et Questerre se mettent à acheter le droit exclusif d’exploiter le sous-sol de plusieurs parties du territoire. Vers la fin de 2010, douze entreprises avaient acquis le droit d’exploiter 20 000 kilomètres carrés de territoire — presque tout le sud de la province — sans que le grand public en soit vraiment informé. Ces droits ont été vendus par le gouvernement du Québec entre 0,10 et 2,50 dollars l’hectare, alors que ce droit peut coûter jusqu’à 10 000 dollars aux États-Unis. Dans l’Ouest canadien, ceux-ci peuvent être vendus aux enchères pour des montants atteignant 500 $ l’hectare. Les gazières doivent remettre entre 10 et 12,5 % de leurs profits au gouvernement du Québec. Aux fins de comparaison, précisons qu’en Alberta, la redevance pour l’exploitation des sables bitumineux est de 30 %. De plus, le Québec accorde un congé de redevance de cinq ans aux puits forés avant 2010. Notons que les trois premières années d’un puits de gaz sont les plus productives.

Si les conditions d’investissement sont si avantageuses pour les gazières, c’est peut-être parce qu’elles se paient les services de personnes émanant des très hautes sphères de la politique. L’Association pétrolière et gazière du Québec a actuellement pour président l’ancien premier ministre Lucien Bouchard. Il est payé par l’entreprise albertaine Talisman, et son mandat est de défendre les intérêts de l’industrie auprès du gouvernement et de créer une opinion publique favorable à l’exploitation des hydrocarbures. En 2010, Talisman accorde un contrat de lobbying au groupe GVM, une agence de communication appartenant à un ami de Jean Charest, François Pilote. Le dossier est confié à Daniel Bernier, ancien chef de cabinet de la libérale Françoise Gauthier, la ministre du Tourisme de 2005 à 2007. L’entreprise albertaine Questerre a engagé en 2011 l’ancien ministre de l’Environnement André Boisclair comme conseiller en « acceptation sociale ».

L’opposition populaire

La volonté populaire s’oppose assez fermement à celle des gazières. La députée péquiste Martine Ouellet a déposé à l’Assemblée nationale, en avril dernier, une pétition signée par 37 125 Québécois qui refusent aux gazières l’accès à leur propriété. La loi exigeant une entente à l’amiable avant de consentir à toute activité d’exploration sur leur terrain, ce refus bloque la plupart des activités des entreprises d’exploitation. Devenue ministre des Ressources naturelles en septembre 2012, Martine Ouellet s’est rapidement déclarée contre l’exploitation des gaz de schiste. Pauline Marois a ensuite corrigée sa ministre en disant qu’elle ne ferme aucune porte tant que l’étude du BAPE ne sera pas complétée.

Nous savons pourtant déjà qu’il y a un risque de contaminer l’eau potable inhérent au processus de fracturation hydraulique et que le progrès technologique ne pourra jamais l’éliminer totalement. La question n’est pas de savoir si le risque est minime ou non, mais de savoir s’il vaut la peine de prendre le moindre risque pouvant mettre en péril quelque chose d’aussi essentiel que l’eau potable. L’argument de l’indépendance énergétique d’André Boisclair est fallacieux, puisque si ce sont des entreprises privées étrangères qui viennent forer chez nous, la majorité des profits s’envoleront.

Sans le moindre souci pour l’intérêt public, le parti libéral encourage la privatisation des profits et la socialisation des coûts. C’est du moins ce qu’il nous est permis de penser après avoir constaté tous les graves conflits d’intérêts qui composent la trame de ce chapitre de la longue histoire du vol des richesses nationales du Québec. Reste à voir si nous avons vraiment la volonté de mettre enfin un terme au colonialisme en nationalisant nos ressources naturelles, mais aussi en cessant d’être esclaves des hydrocarbures.

P.-S.

Pour en savoir plus : Philippe-Vincent FOISY et Julien MCEVOY, Le scandale du gaz de schiste, Montréal, VLB, 2011.

L’auteur tient à remercier Tommy Guignard et Daniel Chapdelaine pour leur précieuse collaboration.

NOTES

[1] Il existe deux types de schiste : le schiste sédimentaire et le schiste métamorphique. Ce dernier ne peut contenir d’hydrocarbures ; il est donc clair qu’on parle du premier lorsqu’on fait allusionaux gaz de schiste. L’utilisation de l’anglicisme shale apparait ainsi injustifiée.

[2] André Boisclair, sur son profil Facebook, le 11 juillet 2011

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