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Dossier : Aux voleurs ! Nos ressources naturelles et le Plan Nord

Le pétrole québécois

De ressource publique à bien privé

Depuis près d’un an, les projets d’exploitation de l’huile de schiste (ou pétrole de schiste) au Québec émergent et représentent pour certains une solution pour assainir les finances publiques. Les projets d’exploitation d’Old Harry, de l’île d’Anticosti et d’Haldimand font les manchettes. L’espérance de retirer des redevances importantes sur l’exploitation de cette filière ultra polluante et la possibilité de développer une industrie forte en région poussent le nouveau gouvernement péquiste à laisser la porte ouverte à cette industrie. Afin de bien comprendre l’ensemble des tenants et aboutissants de cette décision que certains qualifient de « vol du siècle », un petit historique du développement de cette ressource s’avère nécessaire.

La SOQUIP

En 1969, le gouvernement péquiste de Daniel Johnson crée la Société québécoise d’initiatives pétrolières SOQUIP, une société d’État en charge d’explorer et de développer les sources d’hydrocarbures sur le territoire Québécois. L’objectif de cette décision était de s’assurer que la découverte de pétrole ou de gaz sur le territoire profite à l’ensemble des Québécois-es à travers une politique de gestion des ressources naturelles contrôlée par l’État.

Pour mener à bien sa mission, la SOQUIP crée une banque de données sur la géologie du territoire québécois et participe à la formation d’une expertise en géologie afin de bien connaître la nature du sous-sol québécois. Avec la montée des prix des hydrocarbures sur le marché, le gouvernement du Québec décide en 1980 d’étendre la mission de la SOQUIP afin qu’elle puisse en faire l’exploration, l’exploitation et la distribution. C’est dans ce contexte que la SOQUIP prend le contrôle, à travers l’achat d’actions, de Gaz Métropolitain, société qui permettra au Québec de contrôler la distribution du gaz naturel.

Notons que Gaz Métropolitain sera dirigée entre 1987 à 1996 par André Caillé qui sera nommé par la suite PDG d’Hydro-Québec. L’arrivée de monsieur Caillé chez Hydro-Québec aura un impact majeur sur les politiques énergétiques publiques. Hydro-Québec fera désormais de l’exploration d’hydrocarbures dans sa division Hydro-Québec Pétrole et Gaz. Cette division conduira une multitude d’études sur le territoire québécois, entre autres en Gaspésie et sur l’île d’Anticosti. D’ailleurs en 2002, 30 millions de dollars seront investis dans la recherche géologique au Québec (dont 9,8 millions entre 2002 et 2007 sur l’île d’Anticosti). En 2007, lorsque André Caillé fait le saut chez Junex et à l’Association pétrolière et gazière du Québec, il cède sa place à Thierry Vandal, qui dissoudra la section Pétrole et Gaz d’Hydro-Québec.

Le transfert des hydrocarbures vers l’industrie privé

Cette même année, le gouvernement Charest (qui a aussi mis fin à l’aventure SOQUIP en l’incluant dans la Société Générale de financement – SGF) retirera les droits d’exploitation octroyés à Hydro-Québec pour les offrir gratuitement (ou presque) à des entreprises gérées par des proches du gouvernement ou des anciens cadres d’Hydro-Québec : Pétrolia, Junex et Gastem.

À titre d’exemple, les contributions de ces entreprises à travers les droits d’exploration des 35 puits de l’île d’Anticosti représentent 61 956 $ annuellement [1], soit 0,10 $ par hectare exploré. Cependant, puisque ces entreprises (Pétrolia et Junex) ne font pas d’exploitation à proprement parler (elles sont en période d’exploration), elles ont bénéficié de subventions provinciales. À titre d’exemple, pour l’exploration géologique du puits Haldimand près de Gaspé, Pétrolia a reçu 3,3 millions de dollars au cours des deux dernières années [2], en plus d’avoir profité des prix dérisoires pour les droits d’exploration.

Rappelons que les dirigeants de ces corporations explorant et exploitant les hydrocarbures ont des liens étroits avec le gouvernement ou la société d’État. Junex compte dans ses rangs André Caillé, dont la réputation n’est plus à faire, mais également Jean-Yves Lavoie, un ancien dirigeant de la SOQUIP. Le géologue en chef de Pétrolia, monsieur Bernard Granger occupait chez Hydro-Québec Pétrole et gaz un poste similaire. Tandis que Gastem est dirigé par Raymond Savoie, un ancien ministre des Mines et du Revenu sous Bourassa.

Collusion ?

Alors qu’avant 2007 les puits de pétrole au Québec étaient considérés comme ayant peu de potentiel, cinq ans plus tard, on évalue le potentiel d’exploitation à près de 46,25 milliards de barils de pétrole [3] sur le territoire regroupant les gisements d’Old Harry, de l’île d’Anticosti et du gisement Haldimand. Considérant que la société d’État avait déjà fait des tests d’exploration, comment se fait-il qu’elle soit passée à côté du pot aux roses ?

La réponse provenant de l’industrie est bien simple : Hydro-Québec et la SOQUIP n’avaient pas fait une vérification des sols avec la technique d’extraction de la fracturation hydraulique. Cette technique était alors méconnue, et ce n’est qu’en 2008, soit un an après le transfert des puits au secteur privé que l’industrie pétrolifère a tenu compte de la possibilité de faire de la fracturation hydraulique pour calculer le potentiel des gisements en hydrocarbure au Québec.

Il est vrai que ce n’est qu’en juin dernier que le réel potentiel en hydrocarbures a pu être évalué. Toutefois, le président et chef des opérations de Junex et ancien chef des opérations d’exploration d’Hydro-Québec pétrole et gaz de 2003 à 2006 admet que la société d’État avait décelé des « indices » [4] de la présence d’hydrocarbures sur le territoire d’Anticosti.

Devant cette situation, les Québecois-es sont en droit de se demander s’il est normal que la société d’État ait offert pour des bouchées de pain les droits d’exploration et d’exploitation sur des territoires décelant des « indices » de la présence d’hydrocarbure à des entreprises dirigées par d’anciens collègues ou d’anciens hauts fonctionnaires proches du gouvernement.

Que l’on soit pour ou contre l’exploitation de cette forme d’énergie, il est triste de voir que l’État québécois s’est privé du contrôle d’une des ressources énergétiques les plus importantes (ou stratégiques) et en même temps des polluantes au monde, pour la laisser sous le contrôle de l’entreprise privée. Dans ce type de modèle, les contribuables ne peuvent qu’être perdants.


[1MRN, Permis d’Anticosti Ouest : compilation pétrolière et gazière-Anticosti (Ouest)

[2Shields, Alexande, « Pétrolia obtient son permis de forage », Le Devoir, 7 juin 2012

[3Poirier, Stéphane, Old Harry, le trou noir du St-Laurent, À bâbord !, no 40, été 2011. Pétrolia, Pétrolia voit grand, http://www.petroliagaz.com/fr/exploration/carte.php ; Junex, Junex salue la réactivation de SOQUIP, communiqué de presse, 21 mars 2012.

[4Shields Alexandre, Pétrole à l’île d’Anticosti - Hydro-Québec visait la mauvaise cible, Le Devoir, 26 octobre 2011

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