Le Prince de Machiavel

Toujours actuel

Yvan Perrier

La maison d’édition CEC et Yves Vaillancourt ont eu l’heureuse initiative de nous proposer un nouvel ouvrage consacré au Prince de Machiavel. Ce livre, dont nous célébrons cette année son cinquième centenaire, mérite d’être lu et relu tant, comme l’écrit Yves Vaillancourt, il « nous permet de mieux comprendre notre monde contemporain ». L’ouvrage comporte trois sections. Dans un premier temps, une présentation d’Yves Vaillancourt en six parties : « Éléments de bibliographie », « Repères historiques et culturels », notes sur « Le contexte politique et culturel du Prince », une analyse des quatre grands thèmes de l’ouvrage, « La résonance actuelle du Prince » et finalement des « Questions d’analyse et de synthèse ». Ensuite, Le Prince de Machiavel et, enfin, L’oraison funèbre de Périclès selon l’historien Thucydide.

Dans la plupart des ouvrages, on présente Machiavel comme étant à la fois un haut fonctionnaire et un philosophe politique moderne incontournable. Ceci s’explique en raison du fait qu’il a été secrétaire de la seconde chancellerie de Florence pour laquelle il a accompli diverses missions diplomatiques. En 1512, lors de l’effondrement de la République florentine, qui coïncide avec le retour des Médicis, Machiavel tombe en disgrâce. Banni de sa ville natale, il s’installe à San Casciano où il entreprend, dès 1513, la rédaction d’un ouvrage majeur en philosophie politique intitulé Le Prince. Il dédie son œuvre à Laurent de Médicis (surnommé le « Magnifique ») en qui il voit le souverain capable d’unir et de pacifier l’Italie, pays divisé en plusieurs principautés et républiques incapables d’opposer un front uni face aux forces envahissantes étrangères.

Chez Machiavel, la philosophie politique ne doit pas viser à définir les contours d’un monde idéal. Elle doit porter sur la réalité existante. Il n’est pas question pour lui de décrire, à la manière de Platon, un État idéal. Il s’intéresse plutôt aux divers processus par lesquels se crée la coexistence politique dans une société. Ce sont la fortuna (le hasard, les événements imprévus) et la virtu (la force d’action et de caractère d’une personne) qui déterminent selon lui le cours de l’existence humaine.

Le Prince comporte vingt-six chapitres. Au centre de sa démarche, Machiavel examine à travers des exemples historiques qui remontent à l’Antiquité grecque et romaine quelles sont les règles à suivre en vue de conquérir et de conserver le pouvoir. Il met en évidence que la vie politique est pour l’essentiel un processus permanent de lutte qui n’a rien à voir avec la réalisation du bonheur humain. Cette lutte sans fin n’aboutit pas à l’amélioration de la condition humaine. Le jeu politique est un lieu où la raison occupe peu de place. Il s’agit plutôt d’un espace social qui se structure autour de la passion de dominer, de gouverner et de se venger.

Le lion et le renard

Machiavel a une conception très sombre de l’être humain. Pour lui, les hommes sont « méchants », alors, pour se maintenir au pouvoir, le prince doit apprendre à être tantôt généreux, tantôt terrifiant. « Il faut donc qu’un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. »

C’est à travers l’image du lion (la force) et du renard (la ruse) qu’il illustre le rôle de l’homme d’État. S’il est vrai que la manière de combattre par la force est propre aux bêtes, la manière de combattre par les lois, qui est propre aux hommes, souvent, selon Machiavel, ne suffit pas. À ce sujet, il écrit : « Chacun comprend combien il est louable pour un prince d’être fidèle à sa parole et d’agir toujours franchement et sans artifice. De notre temps, néanmoins, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes qui faisaient peu de cas de cette fidélité et qui savaient en imposer aux hommes par la ruse. Nous avons vu ces princes l’emporter enfin sur ceux qui prenaient la loyauté pour base de toute leur conduite.

On peut combattre de deux manières : ou avec des lois, ou avec la force. La première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme souvent celle-là ne suffit point, on est obligé de recourir à l’autre : il faut donc qu’un prince sache agir à propos, et en bête et en homme. »

C’est donc la combinaison du lion et du renard qui donne l’homme d’État moderne. Le chef d’État ne doit pas reculer devant la cruauté ni non plus hésiter à rompre les traités si cela joue à son avantage. Autrement dit, la fin justifie les moyens.

« Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus : tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien : mais comme ils sont méchants, et qu’assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous leur tenir la vôtre ? Et d’ailleurs, un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis ?

[…] On doit bien comprendre qu’il n’est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu’il est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut, comme je l’ai dit, que tant qu’il le peut il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal. »

Machiavel recommande au prince qui veut se maintenir au pouvoir de cultiver l’art de la guerre : « La guerre, les institutions et les règles qui la concernent sont le seul objet auquel un prince doive donner ses pensées et son application, et dont il lui convienne de faire son métier : c’est la seule vraie profession de quiconque gouverne : et par elle, non seulement ceux qui sont nés princes peuvent se maintenir, mais encore ceux qui sont nés simples particuliers peuvent souvent devenir prince. C’est pour avoir négligé les armes, et leur avoir préféré les douceurs de la mollesse, qu’on a vu des souverains perdre leurs États. Mépriser l’art de la guerre, c’est faire le premier pas vers sa ruine ; le posséder parfaitement, c’est le moyen de s’élever au pouvoir.  »

La politique comme monde autonome

La rupture épistémologique introduite par Machiavel dans Le Prince réside en ceci. Chez les Grecs comme Platon et Aristote, la philosophie politique était subordonnée à la morale et chez les auteurs chrétiens comme saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, la réflexion politique était subordonnée à la religion. Machiavel, pour sa part, considère la politique comme un monde autonome, indépendant de la morale et de la religion. Sa pensée est novatrice, car elle établit la vie politique sur les critères de résultats et d’efficacité et non sur les principes et la morale. Il fait de l’État une institution purement humaine, et non divine. Machiavel inverse la relation qui dominait au Moyen Âge entre la religion et la politique. Ce n’est pas la politique qui se fonde sur la religion, selon Machiavel, la religion n’est qu’un moyen politique parmi d’autres. On ne s’étonnera pas d’apprendre que l’ouvrage a été mis à l’index, en 1559, par « la Sacrée Congrégation de l’Inquisition ».

Cinq cents ans après le début de la rédaction de cet ouvrage, dans lequel Machiavel tente de dégager des leçons d’histoire et développe une conception de l’être humain qui est en rupture avec le christianisme, Le Prince doit continuer à être lu par les citoyennes et citoyens qui refusent d’être manipulés par les membres de l’oligarchie libérale (pour reprendre une expression de Cornélius Castoriadis citée par Vaillancourt). Le livre publié par les éditions CEC mérite d’être consulté entre autres parce qu’Yves Vaillancourt démontre, sans complaisance et preuves à l’appui, que les « règles procédurales associées à l’État de droit et à la démocratie » correspondent, dans certaines situations, à une véritable coquille vide. Ce qui amène l’auteur de la présentation à avancer, à juste titre d’ailleurs, que « l’avantage de Machiavel réside en ceci que les réalités contemporaines ne lui ont pas infligé autant de démenti [qu’à Kant et Rousseau Y.P.] ». Nous vivons dans un monde où, même dans les régimes dits démocratiques, les règles de droit ont peu de poids, à certains moments, devant « [la] préséance de considérations liées à la puissance et à la sécurité d’État  ». Puisqu’il en est ainsi, Vaillancourt conclut : « Le défi d’une nouvelle génération de lecteurs de Machiavel est d’en faire un guide de survie, afin de réaffirmer la prééminence de l’action politique. Mais pas à l’usage des seuls Grands de ce monde, au contraire […]. »

En effet !

ARTICLE ÉCRIT PAR
Yvan Perrier

Politologue, professeur au Cégep du Vieux-Montréal

Chercheur-asssocié, Centre de recherche en droit public (CRDP), Université de Montréal

P.-S.

Machiavel, Nicolas. 2008. (1513). Le Prince. Traduction de Jean-Vincent Periès. Présentation et notes Yves Vaillancourt. Montréal, les éditions CEC. 117 p.

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