Dossier : Démocratiser l’économie

Dossier : Démocratiser l’économie

La taxe sur les transactions financières

Difficiles avancées

Les marchés financiers occupent une place plus que considérable dans l’économie contemporaine. Les gouvernements abdiquent de leur autonomie afin de prendre les décisions qui les rassureront le mieux possible. Leurs excès rendent les populations victimes des débâcles qu’ils provoquent. Ils échappent à toute réglementation, à toute reddition de compte. Les sommes faramineuses qu’ils accumulent ne sont pas redistribuées. Aucun secteur de l’économie ne s’émancipe si aisément de toute forme de contrôle.

Il faudra bien un jour, pourtant, que les marchés financiers cessent de tout aspirer sans rien donner en retour. Plusieurs souhaitent leur pure et simple élimination. Mais en attendant d’en arriver là, peut-être faut-il mettre en place des moyens de les domestiquer. Chose certaine, il est impossible de concevoir une démocratisation de l’économie sans s’attaquer à ce monstre.

La puissance des marchés financiers est difficile à chiffrer tant ils sont tentaculaires, mais ce qui nous parvient comme information nous donne le vertige. Ils représenteraient dix fois plus que l’économie dite « réelle », c’est-à-dire basée sur l’échange de biens et services. D’après la firme de consultation McKinsey, la valeur des actifs financiers aurait quadruplé de 1990 à 2010, alors que le PIB de la planète n’aurait augmenté que de 2,8 %. L’ensemble des transactions financières atteignait le montant de 1 600 000 milliards de dollars en 2008, une somme encore plus élevée aujourd’hui. Sur le seul marché des devises, plus de 4 000 milliards de dollars seraient échangés par jour.

Les revenus de toutes ces transactions s’accumulent dans les poches des banquiers, traders, puissants actionnaires, mais descendent très peu vers l’ensemble de la population. Celle-ci subit plutôt de plein fouet les effets des bulles qui se dégonflent, de la volatilité des capitaux et des fluctuations de prix causées par la spéculation.

De plus en plus acceptable

L’idée d’une taxe sur les transactions financières (TTF) s’impose désormais. Considérée comme farfelue pendant plusieurs années, elle devient incontournable alors que d’une part, les marchés financiers accumulent les profits et que d’autre part, les États plus endettés que jamais, en grande partie à cause des excès de la finance déréglementée, n’arrivent plus à fournir des services essentiels à leur population.

Cette taxe – aussi appelée « taxe Tobin » ou « taxe Robin des Bois » – consiste à retirer un montant très bas, allant de 0,5 % à 0,005 %, selon les propositions, pour toute transaction financière, qu’il s’agisse d’actions en bourse, d’échange de devises, de produits dérivés ou d’obligations. L’objectif est double : ralentir la spéculation et rapporter d’importants revenus. Dans ce dernier cas, la taxe ne paie pas tant par son montant, qui reste si peu élevé qu’il ne devrait pas stopper les échanges – seulement les transactions à très court terme, les plus dommageables pour l’économie –, mais par la quantité phénoménale des transactions.

Peu à peu, les arguments contre la taxe sont tombés. La question de la faisabilité de la TTF ne se pose plus : puisque les transactions se font électroniquement, un programme efficace permettra sans difficulté de récolter les sommes envisagées. Les clients des banques ne se feront pas refiler les coûts : la TTF touche surtout les spéculateurs qui n’ont rien à voir avec les opérations bancaires courantes et commerciales. De plus, son montant est si bas qu’il se fera peu sentir. La TTF n’a pas besoin d’être adoptée par l’ensemble des pays pour être efficace : l’expérience montre qu’elle peut donner de bons résultats même à l’échelle d’un seul pays.

Un premier projet international

Malgré des opinions favorables pas seulement chez les altermondialistes, mais aussi chez des chefs d’États, économistes réputés et gens d’affaires, la TTF reçoit encore une vive opposition pour des raisons idéologiques : selon plusieurs, toute forme de taxe est nécessairement condamnable. Stephen Harper est même l’un de ses adversaires les plus coriaces (faut-il s’en étonner ?).

Onze pays européens se sont toutefois engagés dans un premier projet international de TTF. D’après ce qui nous est parvenu, le montant de la taxe serait de 0,1 % pour les échanges d’actions et d’obligation et de 0,01 % pour les produits dérivés. Remarquons que le marché des devises n’est pas taxé, alors que c’était le projet de base de James Tobin qui a lancé l’idée de la TTF. Et le montant de 0,01 % pour les produits dérivés est malheureusement trop bas pour empêcher la spéculation.

Ce projet reste donc loin des ambitions de ceux qui défendent la TTF depuis des années. Il est d’autant plus affaibli que le Royaume-Uni s’en est exclu. C’est pourtant à Londres que s’effectuent les trois quarts des transactions financières en Europe. Les revenus anticipés de 54 milliards d’euros si tous les pays européens avaient participé sont ramenés à environ 10 milliards. Pourtant, l’ex-premier ministre Gordon Brown s’était fait l’un des défenseurs les plus ardents de cette taxe.

Mettre sur pied la TTF n’est pas l’unique défi. La gestion de ses revenus gigantesques en sera un autre. Il ne faut pas douter que de telles sommes attireront les vautours. Déjà, les banques salivent à l’idée de garder ces montants pour elles, comme une forme d’assurance contre les crises qu’elles provoqueront.

Il va de soi que les défenseurs de la TTF tiennent absolument à ce que ces sommes soient utilisées pour le développement des pays pauvres, pour les services publics et pour la lutte contre les changements climatiques. Tout autre usage sera une trahison de ces importants objectifs. Une plus grande démocratisation de l’économie devrait aussi assurer que cette idée essentielle ne soit pas détournée dans l’intérêt des plus puissants.

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