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Observatoire des luttes

Les réseaux d’échange locaux

Pour une économie équitable

Michel Gaudreault

L’économie est l’activité humaine qui consiste en la production, la distribution, l’échange et la consommation de biens et de services. L’économie ne se résume pas aux opérations commerciales ni aux transactions financières, mais couvre les mécanismes utilisés pour accéder à un bien ou un service, que la monnaie serve à faciliter l’échange ou non. Or, il est plus que temps de redonner un sens éthique à l’économie pour en extraire la cupidité et le droit d’exploiter autrui.

En opposition à l’économie compétitive, nous pouvons identifier trois systèmes de consommation en mode collaboratif :

1) Les produits collectifs – l’autopartage des véhicules routiers et les vélos en libre-service seraient à placer dans cette catégorie (pensons à Communauto et Bixi).

2) Les styles de vie collaboratifs regroupent les formules de partage de ressources entre particuliers, tels que le couchsurfing, les achats de groupe, les cercles d’emprunt, etc.

3) Les systèmes d’échange de biens et de services, eux, organisent le passage de biens ou services d’une personne les possédant à une personne les recherchant. C’est le principe des sites de petites annonces comme Kijiji, de l’organisme Troc-tes-trucs et des réseaux d’échanges de services, tel que BECS (Banque d’échanges communautaires de services) ou l’Accorderie.

Les réseaux d’échanges s’inscrivent dans une mouvance visant à améliorer les conditions d’accès aux services et biens, plus empreinte d’équité, de respect et d’humanité. Ces réseaux visent à recréer un intérêt commun essentiel à la création d’une communauté. Exprimer le besoin de l’autre, c’est faire le choix de l’humanité, c’est s’obliger à regarder les autres afin de répondre à leurs demandes. C’est s’obliger à aller à la rencontre de l’autre et ainsi tisser des liens de société accueillante pour tous et tolérante pour chacun. C’est refuser l’individualisme, l’égoïsme et la concurrence entre individus isolés, prônée par les idéologies néolibérales.

Historique des réseaux d’échange locaux

Le troc, les coquillages, les fourrures, les miroirs, l’argent sous forme métallique ou papier… Le concept de monnaie comme outil pour faciliter les échanges a beaucoup évolué avec le temps. Au XIXe siècle, les monnaies locales, régionales ou urbaines étaient courantes ; en parallèle, d’autres monnaies à valeur internationale étaient utilisées pour le commerce avec l’étranger. La centralisation générale des systèmes financiers, bancaires, politiques et économiques a tendu à réduire la variété de monnaies utilisées. Lors des crises économiques où la monnaie perd de sa valeur et que les emplois rémunérés se raréfient, les personnes éprouvées tentent de trouver des solutions afin de pouvoir répondre à leurs besoins.

Les premiers LETS (Local Exchange and Trading System) sont nés en 1983 au Canada afin de tirer parti des nombreux savoir-faire sous-employés dans une région qu’avaient désertée les principales entreprises productrices d’emploi. Ainsi, Michel Linton démarre sur l’île de Vancouver un système d’échange fondé sur le dollar vert qui a une valeur équivalente au dollar canadien. Cette expérience est directement inspirée d’un système d’échange communautaire démarré par David Weston en 1976, toujours à Vancouver, où la mesure des échanges est fondée sur le temps. Le concept est lancé et se propage rapidement au Canada, en Australie et en Grande-Bretagne et est par la suite traduit en système d’échange local (SEL) en France.

Réseaux d’échanges

Les réseaux d’échanges sont des groupes de personnes qui pratiquent l’échange multilatéral de biens, de services et de savoirs. Les principales formes sont :

* Le JEU (jardin d’échange universel) : échange de biens et services à l’aide de listes avec une comptabilité individuelle inscrite dans des carnets.

* La monnaie communautaire : argent vert ou jeton imprimé ; cet argent circule au sein d’une communauté acceptant la devise, que ce soit un groupe de personnes (Échang’heures de St-Basile-Le-Grand), une ville comme Ithaca dans l’État de New York ou pour tout un pays comme les creditos d’Argentine.

* Le réseau de réciprocité : groupe de personnes s’échangeant principalement des savoirs ; aucune comptabilité concernant les différentes transactions.

* Le système d’échange local : chaque réseau développe ses particularités, son identité, mais respecte un certain nombre de règles. Les participants évaluent eux-mêmes leurs transactions, mais lorsque contactés n’ont pas d’obligation d’accomplir des transactions, chacun s’engage à son rythme. Le système tient une comptabilité des échanges en termes de débit et de crédit évalués selon une unité d’échange, soit en heure soit en une unité fictive fixée en parité avec de l’argent (par exemple, les unités peuvent être nommées des grains de sel, des cailloux, des cocagnes, des faveurs, etc.). Les offres de service émanant des participants sont diffusées par le SEL dans un type de catalogue. Enfin, les comptes en crédit ou en débit ne donnent lieu à aucun intérêt et les membres ne sont pas tenus d’avoir un compte positif pour accéder à un service.

Objectifs des réseaux d’échanges

Les trois principaux buts poursuivis par les SEL sont les suivants.

* D’abord, créer une monnaie écologique. Les échanges étant mesurés grâce à de nouvelles unités (heures ou autres), une nouvelle forme de monnaie est créée ; parfois appelée monnaie parallèle, monnaie sociale, monnaie coopérative, monnaie alternative, elle mesure la vraie richesse, celle des capacités humaines. Ces circuits monétaires parallèles ont comme finalité de servir des objectifs sociaux ou solidaires. La valeur du travail n’est plus calculée selon l’argent reçu, mais sur la base du temps requis pour le donner ; la valeur donnée à un travail n’est donc plus reliée à l’appréciation sociale de la profession. Cette monnaie est écologique puisqu’elle ne peut servir que localement.

* Ensuite, expérimenter une alternative économique locale. La création d’un SEL dynamise l’économie locale et accroît le degré d’autosuffisance tout en permettant de renforcer le tissu social. Elle permet le développement d’une économie locale fondée sur l’émergence d’une communauté de personnes désireuses de coopérer les unes avec les autres ; elle s’appuie sur la complémentarité des acteurs.

* Enfin, retrouver un sens de la dignité humaine. Un SEL est un lieu d’apprentissage de savoir-être basé sur la création d’un réseau de solidarité. Les membres peuvent subvenir à certains de leurs besoins sans argent, les personnes démunies peuvent donc récupérer un pouvoir d’achat et accéder à des biens et des services qu’ils ne pourraient se procurer autrement. L’aspect fondamental de la rencontre avec l’autre permet de tisser des liens, d’élargir le réseau social et d’améliorer la qualité de vie. Le SEL est un moyen de sortir de l’isolement et de la précarité. C’est également un choix éthique de consacrer du temps à améliorer la vie d’autrui.

En accord avec le commerce équitable

C’est ainsi que les réseaux d’échanges se positionnent favorablement selon les normes utilisées pour le commerce équitable. Ils permettent en effet de créer des opportunités pour les personnes désavantagées ou marginalisées par le système économique conventionnel. De plus, la plupart des réseaux mettent en place la parité d’heures, où une heure travaillée est créditée une heure, qu’importe la nature du travail : droit, massothérapie, jardinage ou entretien ménager. Cette heure gagnée n’est utilisable qu’au sein du réseau local. Du coup, les réseaux promeuvent l’égalité entre les sexes, la parité d’heures assurant que le crédit en heures soit égal pour un travail égal par les hommes et par les femmes. Aussi, les réseaux d’échanges sont en grande partie constitués par des femmes et leur présence au sein de la gouvernance est assurée. Enfin, la mise en place d’un conseil d’administration, des règlements généraux, d’un code d’éthique et l’implication des membres permettent de mettre sur pied un réseau crédible et transparent.

Nous pouvons ainsi associer les réseaux d’échanges au mouvement pour mettre sur pied une économie équitable, basée sur le respect, l’autonomie et l’entraide. Mais avant tout, les actes d’échange réalisés au sein de ces réseaux permettent de recréer un lien social pour aller à la rencontre de l’autre et ainsi recommencer à tisser une communauté véritable.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Michel Gaudreault

Cofondateur de la Banque d’échanges communautaires de services (BECS)

P.-S.

BECS - La Banque d’échanges communautaires de services

Vers la fin de 1995, des membres du parti municipal Montréal écologique désirent mettre en pratique les idéaux d’écologie sociale, en s’inspirant des expériences des LETS réalisées dans l’Ouest canadien. Les objectifs sont de créer un réseau de solidarité sociale, de donner un pouvoir d’achat aux personnes démunies, d’expérimenter un courant d’économie alternative valorisant l’individu, de donner un sens autre que monétaire au travail et finalement, de créer un réseau autonome financièrement basé sur l’engagement de ses membres.

Avec l’appui du Parti vert du Québec, BECS s’incorpore comme organisme sans but lucratif en août 1996. Les débuts sont modestes, mais au cours des années plusieurs milliers de transactions et près d’un millier de personnes ont fait partie de BECS. Actuellement, 150 personnes constituent BECS et l’organisme est toujours autonome financièrement permettant ainsi de consacrer ses énergies aux échanges plutôt qu’envers la structure, les attentes des bailleurs de fonds ou les renouvellements de financement. La pérennité de l’organisme a été possible grâce aux ressources et à la mobilisation de ses membres, à sa capacité d’évoluer et de modifier ses pratiques pour répondre aux besoins ainsi qu’avec le soutien d’organismes tels que le YMCA du Parc ainsi que l’Atelier d’éducation populaire du Plateau. (http://www.becs.ca/)

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