Dossier : Démocratiser l’économie

Dossier : Démocratiser l’économie

Externalités et économie de l’environnement

Le marché est, selon son modèle théorique, un mécanisme efficient qui permet d’optimiser l’utilisation des ressources limitées d’une société – ressources naturelles, main-d’œuvre, capital et technologies – afin de satisfaire en biens et en services les besoins des consommateurs. Pour les tenants du tout au marché, ce dernier incarne la forme la plus achevée de la démocratie.

Toujours en théorie, la concurrence parfaite permet d’allouer les ressources là où elles seront le plus productives et d’éliminer par le fait même les producteurs qui ne le seraient pas. Le mécanisme de prix, quant à lui, permettrait de coordonner l’ensemble des activités économiques de deux façons : premièrement, par l’information qu’il fournit sur la rareté du produit ; deuxièmement, en influençant le comportement des consommateurs en les amenant à faire les choix qui, tout en satisfaisant leurs besoins, optimisent l’utilisation des ressources disponibles.

C’est ainsi que si le prix du producteur est trop élevé, celui-ci ne vendra pas son produit ; s’il ne s’adapte pas, il sera éliminé du marché. Quant au consommateur, s’il ne consent pas à payer le prix fixé par le marché, son besoin ne sera pas satisfait.

Inefficiences du marché et externalités

La même théorie reconnaît aussi qu’il arrive que le marché ne parvienne pas à être optimal, en raison de ce que les économistes appellent des défaillances ou inefficiences du marché. Cela se produit lorsque le mécanisme de fixation des prix ne parvient pas à bien allouer les ressources. Cela peut survenir lorsqu’il n’y a pas de concurrence parfaite et qu’un seul producteur détient un monopole, lorsque l’information est asymétrique et que les producteurs et les consommateurs n’ont pas tous la même information sur les caractéristiques du produit ou du service, ou encore dans le cas des biens publics pouvant bénéficier à tous aussitôt qu’une personne en a assumé les coûts. Aussi, et c’est le cas qui nous intéresse ici, le mécanisme de fixation des prix devient inefficient lorsque l’action d’un agent économique a des conséquences sur un ou des tiers qui n’est pas partie prenante de l’action : une telle inefficience du marché est ce qu’on appelle une externalité.

Plus précisément, une externalité survient lorsque les coûts et/ou les bénéfices provenant d’une activité économique ne sont, selon le cas, ni assumés par, ni ne bénéficient aux personnes impliquées dans cette activité. Une externalité ainsi entendue peut être positive ou négative.
L’éducation publique et assumée par tous et toutes est un exemple d’externalité positive : les employeurs qui bénéficient de cette main-d’œuvre qualifiée en retirent en effet des bénéfices sans en assumer les coûts.

Une externalité négative survient lorsqu’une entreprise, par exemple, déverse dans une rivière des contaminants ; elle bénéficie ainsi de l’économie liée au fait de produire à moindre coût en n’assumant pas le coût de traiter les contaminants. Le prix de ce produit ne reflète donc pas le coût social qu’impliquera la décontamination de cette rivière et de la perte de la jouissance d’une rivière non polluée.
On reconnaît généralement que le réchauffement climatique dû aux émissions des gaz à effet de serre (GES) est la pire et aussi la plus préoccupante des externalités négatives. Elle est la pire notamment parce qu’elle est causée par l’activité humaine en général ; et c’est la plus préoccupante parce que nous ne détenons pas l’information au sujet de l’impact écologique des actions que nous posons. Cela a pour conséquence d’encourager des comportements qui vont à l’encontre de choix rationnels qui pourraient être faits par les consommateurs s’ils avaient toute l’information concernant les émissions des GES des produits qu’ils consomment. On constate ainsi que le mécanisme de prix, au contraire du modèle théorique, ne parvient pas à jouer adéquatement son rôle, qu’il n’est pas transparent et qu’il nous empêche même de faire les choix collectifs qui s’imposent. Il nuit donc au fonctionnement d’une saine démocratie.

Comment les prendre en compte ?

Au cours des dernières décennies, des réglementations pour inciter les pollueurs à utiliser des équipements moins polluants ou à diminuer leurs émissions de GES ont connu un relatif succès. Des taxes environnementales sont aussi tenues par certains comme un moyen d’intervention pouvant être efficace dès lors qu’elles apportent un incitatif financier à émettre moins de GES. Mais peu importe le moyen que l’on met en place pour internaliser les externalités, le plus difficile est de déterminer la valeur de tous les impacts négatifs qu’elles peuvent générer. Cette difficulté est encore accrue parce que ce qui ne peut être quantifié risque d’être négligé.

Le rapport Stern [1] sur l’économie du changement climatique est un effort appréciable en ce sens puisqu’il fournit des données chiffrées sur cette question. Le rapport conclut que si l’on ne réagit pas, les coûts et les risques globaux du changement climatique seront équivalents à une perte d’au moins 5 % du PIB mondial chaque année, aujourd’hui et pour toujours. Par contre, les coûts de l’action, à savoir réduire les émissions de gaz à effet de serre pour éviter les pires conséquences du changement climatique, peuvent se limiter à environ 1 % du PIB mondial chaque année.

Nos gouvernements doivent donc agir. D’une part, les économistes reconnaissent que lorsque le marché est inefficient, l’intervention étatique est justifiée et légitime. D’autre part, la science nous fournit une gamme d’options pour réduire les émissions de GES. Une action gouvernementale ferme et délibérée est donc nécessaire pour imposer ces mesures.

L’État possède le pouvoir de légiférer. Comme nous le disions précédemment, il peut limiter par des lois l’émission des GES ; il peut aussi percevoir des taxes et mettre sur pied des incitatifs financiers pour diminuer les émissions de GES, par l’amélioration des technologies notamment, mais aussi par la reforestation.

Nous avons donc des moyens pour agir contre la pire des externalités, le réchauffement planétaire. Ce qui fait défaut, c’est la volonté politique d’agir : il nous revient donc à nous de faire pression sur nos gouvernements pour qu’ils agissent, et qu’ils le fassent rapidement parce que le marché seul n’y parviendra pas.


[1Nicholas Stern, The Economics of Climate Change : The Stern Review, Cabinet Office – HM Treasury, Cambridge University Press, 2007.

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