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Dossier : Démocratiser l’économie

Un exercice budgétaire pour contrer le néolibéralisme

Paul Leduc Browne

Les politiques néolibérales d’austérité fiscale font des ravages au Canada et au Québec depuis un quart de siècle. Elles ont visé et effectué une redistribution de la richesse vers les entreprises et les plus nantis. Faire accepter l’austérité a toutefois exigé un travail idéologique intense et constant. D’où une propagande soutenue, axée sur la peur de la dette publique.

Lorsque le gouvernement Chrétien décida de sabrer les dépenses publiques fédérales au milieu des années 1990, il prépara l’opinion en évoquant le « mur » contre lequel l’État allait « s’écraser » si les compressions n’avaient pas lieu. Telle une catastrophe naturelle, l’accumulation de la dette année après année acculerait l’État à la faillite et le pays à la ruine. C’était comme si la dette était une malédiction entraînée par l’incurie du peuple et de ses gouvernants, une faute qu’on ne pouvait réparer qu’en se mortifiant la chair par des vagues de réductions des dépenses. Faisant écho aux paroles de Margaret Thatcher, on disait à la population qu’il n’y avait aucune alternative.

Un autre type de budget est possible

Lors des audiences des comités parlementaires et des consultations publiques au sujet des politiques gouvernementales, les élus entendaient les revendications de centaines de groupes, de coalitions et de syndicats. Chacun réclamait une réorientation des politiques et des programmes en appui à sa cause particulière. Les élus avaient beau jeu de rétorquer qu’il leur était impossible de satisfaire à toutes les demandes et que la situation fiscale exigeait l’ « assainissement » des finances publiques.

Face à cela, le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) et CHO !CES, une coalition pour la justice sociale, inaugurèrent en 1995 une « alternative budgétaire pour le gouvernement fédéral ». Fondée sur l’idée que les finances publiques sont une question politique, et donc sujette à des choix, ce projet visait à démontrer qu’il existait bel et bien des solutions de rechange à l’austérité néolibérale. Il s’agissait de souligner que la dette n’était pas une catastrophe imminente, qu’on pouvait gérer les finances publiques autrement, et cela dans l’optique de rebâtir un État social fort.

Dix-huit ans plus tard, le CCPA continue chaque année à produire son « budget alternatif ». Entre-temps, des exercices semblables ont été réalisés dans plusieurs villes et provinces, notamment au Manitoba, en Ontario, en Nouvelle-Écosse et en Colombie-Britannique. Au niveau fédéral, le budget alternatif est devenu le point de référence pour tous ceux et toutes celles qui voulaient une analyse autre que celle des grandes institutions financières.

Prenant comme point de départ le budget fédéral de l’année en cours, le « budget alternatif » se veut réaliste et pratique. Il ne s’agit pas de compiler une liste d’épicerie des souhaits de tous les groupes de la société civile, mais d’établir des priorités claires et de concevoir un plan budgétaire en conséquence. On pourrait dire que l’exercice combine un « discours du trône », définissant les grandes priorités politiques, et un budget, déterminant les recettes et les dépenses possibles d’un gouvernement progressiste, vu la situation réelle de l’État.

Concertation et communication

Dans le but d’analyser cette situation réelle et de déterminer les priorités, le budget alternatif exige la création d’une coalition large de la société civile, afin de réunir à la table les expertises des acteurs de tous les secteurs de l’économie et de sonder les besoins de la population (plutôt que des marchés financiers). Cet effort de bâtir une coalition est notamment passé par des actions locales d’éducation populaire, des forums d’experts et de grands rassemblements à Ottawa. Le tout a été coordonné par un comité de direction où siègent des représentants et des représentantes de groupes sociaux et de centrales syndicales.

La publication du budget alternatif a impliqué un effort de communication important : conférence de presse médiatisée à Ottawa (parfois à la Chambre des communes), lancements simultanés dans plusieurs villes et provinces, nombreuses entrevues à la radio, à la télévision et dans les journaux. (Aujourd’hui, la conférence de presse de lancement est diffusée sur YouTube.) C’est sans parler de la diffusion à travers la société civile du budget et des documents analytiques qui l’accompagnaient.

Pour résumer, l’exercice a servi à démontrer à une tranche importante de la population que le néolibéralisme n’est pas la seule voie possible. Il a aussi eu comme objectif de bâtir une coalition large contre la pensée unique aux échelles locale et nationale. Cette coalition a fourni au projet les ressources intellectuelles, politiques, financières et logistiques nécessaires à sa réalisation. Le budget lui-même articule une vision commune, basée sur des analyses réalistes, pratiques, mais souvent de grande portée, des politiques possibles. Cela apporte une légitimité accrue à ceux et celles qui contestent le néolibéralisme au nom de valeurs progressistes.

P.-S.

Photo : Pierre Crépô

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