Accueil du site > No 24 - avril / mai 2008 > « La commandante Ramona et les zapatistes »

Rencontre des femmes au Chiapas

« La commandante Ramona et les zapatistes »

par Anahi Morales et Émilie Breton

Émilie Breton

La rencontre des femmes zapatistes avec les femmes du monde a eu lieu dans le contexte d’une série de rencontres internationales en territoire zapatiste. Plus de deux mille personnes se sont déplacées au Caracol la Garrucha [1] du 28 au 31 décembre 2007 pour y assister. L’événement, qui portait le nom de la commandante Ramona afin d’honorer la lutte de cette femme, visait à partager l’expérience des femmes zapatistes, ce qu’elles firent lors de plénières non mixtes traitant de divers sujets dont la vie des femmes avant et après le soulèvement zapatiste, l’organisation à travers la santé, l’éducation, le commerce et l’agriculture, les jeunes filles zapatistes et la participation des femmes à La Otra Campaña [2].

La vie que menaient avant 1994 les femmes zapatistes reste pour elles le point d’ancrage leur permettant de reconnaître le travail qu’elles ont accompli, les luttes qu’elles ont menées et gagnées, en tant que femmes, autochtones et campesinas. Avant 1994, l’organisation sociale et politique au Chiapas était marquée par la domination des propriétaires terriens, métis et blancs. Les femmes ont raconté que les autochtones vivaient « dans un état de semi-esclavage », « traitées comme des animaux ».

Elles ont fait part de ce que signifiait pour elles cette situation, des abus, des violences physiques, psychologiques et sexuelles qu’elles subissaient. En plus de travailler pour les patrons, les femmes devaient s’occuper de leur maison, de leurs enfants et de leur mari. Elles ont parlé du manque d’accès à des soins, à l’éducation et comment cela se répercutait dramatiquement sur la vie des femmes et des filles.

« Nous sommes en train de construire la rébellion »

Tout au long des plénières, les zapatistes ont expliqué leur cheminement vers la liberté et comment celui-ci a pris plusieurs visages : « On s’est rendu compte que depuis plus de 500 ans, on vit humiliation et exploitation. On doit s’organiser comme femmes et résister devant les menaces de l’ennemi. » Le soulèvement de 1994 a mené leur lutte à un niveau de reconnaissance locale, nationale et internationale : « Avec ce sang, nous nous sommes réveillées. »

Elles ont développé des liens avec les insurgées, en leur offrant aide et appui. Plusieurs femmes ont pris le chemin de la clandestinité en devenant miliciennes au sein de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). Elles ont appris à lire et à écrire, sur les luttes d’ici et d’ailleurs, et à manier les armes. Dès les débuts, elles ont cherché à transmettre leurs connaissances aux autres femmes : « C’est ainsi que nous avons appris dans nos luttes humbles et sensibles à semer les germes de la lutte actuelle. »

Parallèlement à leur participation au sein de l’EZLN, l’organisation en coopératives de travail a représenté pour les femmes de nouveaux espaces de résistance. Elles ont raconté comment ces espaces ont permis de consolider leur organisation, tant au niveau économique que social, en ouvrant par exemple la voie au partage d’expériences et de réflexions collectives sur les conditions de vie des femmes.

Plus encore, la Loi révolutionnaire des femmes [3] a grandement accru la participation des femmes, tenue pour l’un des processus clés de la lutte zapatiste : « Nous les femmes avons compris que nous devons participer à tous les niveaux. » Leur croissante participation se traduit notamment par le fait qu’elles occupent de plus en plus des charges politiques [4]. Elles font généralement un travail de conseillères et de coordinatrices afin d’assurer le suivi des projets et la résolution des conflits [5]. Ce changement est important pour elles : « Parce que nous avons le droit de nous organiser et pour que les hommes et le mauvais gouvernement le reconnaissent. » Affirmant que ce processus de participation politique est parfois difficile, les femmes ont expliqué que la solidarité entre elles est un élément important.

Certaines ont parlé de la difficulté à faire valoir leur travail dans la communauté, à être respectées pour ce qu’elles font, pour leurs responsabilités politiques, sociales ou communautaires. Leur lutte, dès le début, pour occuper des lieux politiques n’a pas été facile. Parfois, les hommes ne voulaient pas écouter, dirent-elles, mais peu à peu, des changements se sont opérés. Cette rencontre a ainsi été un exemple des moyens qu’elles mettent en œuvre afin de s’organiser : « Parce que nous devons toutes et tous lutter. Les hommes ont besoin des femmes et vice versa. Ce que nous cherchons, c’est l’égalité entre les hommes et les femmes. »

Dans le processus d’autonomie du mouvement zapatiste, le projet d’éducation autonome [6] reflète bien comment se concrétisent les droits des femmes. Elles ont expliqué que ce projet cherche la pleine participation des filles, cherchant à les éduquer à connaître leurs droits pour qu’elles ne soient pas discriminées. Sur cette question, des filles zapatistes âgées d’environ dix ans ont pris la parole à leur tour pour décrire leur vie quotidienne.

« Mais nous allons lutter, car nous gagnerons »

La rencontre s’est terminée avec les paroles de quelques commandantes qui rendaient hommage à la commandante Ramona et évoquaient les années à venir : « Alors, il faut être plus fermes et continuer cette lutte. Cette rencontre sert à cela, à nous donner du courage. On ne va pas rester dans la peur, nous allons lutter. Continuer avec ceux et celles qui veulent des changements, ici et ailleurs. »

Les femmes zapatistes ont ensuite laissé la place à la participation de dizaines de femmes de collectifs et d’organisations du Mexique et d’ailleurs. Le souci des zapatistes de transmettre leurs expériences et d’écouter celles des autres femmes a été marquant, en particulier leur attention pour celles qui n’ont pas pu venir, dont les prisonnières politiques : « Notre cœur, comme zapatistes, est avec elles. »

La sensibilité et l’humilité de la lutte des femmes zapatistes se sont ressenties tout au long de la rencontre. Ces quelques phrases réussiront peut-être à résumer l’espace de dialogue inspirant qu’elles ont créé : « Il y a beaucoup de choses aujourd’hui du zapatisme que nous ne pouvons écrire sur un ordinateur. Beaucoup de notre cœur et de notre humilité est dans notre artisanat. La pensée zapatiste est bien plus vaste que ce que nous pouvons percevoir… »

P.-S.

Anahi Morales et Émilie Breton

NOTES

[1] Les Caracoles sont des entités créées dans le processus de construction d’une autonomie dans le mouvement zapatiste. Les caracoles sont des centres de pouvoir et de gestion zapatiste, aussi bien politiques, économiques, que d’éducation, de santé et de culture.

[2] La Otra Campaña est, pour les zapatistes, « un appel à l’imagination » et à la construction politique « par en bas ». C’est un espace qui fonctionne comme un rassemblement de différents acteurs et actrices sociaux, cherchant à consolider et construire une résistance générale face au néolibéralisme et à implanter de nouvelles façons de s’organiser politiquement. Bien que la place occupée par le mouvement zapatiste soit centrale, les organisations et les individus qui y adhèrent sont invités à se réapproprier cet espace.

[3] La Loi révolutionnaire des femmes zapatistes, composée de dix demandes, a été rendue publique lors du soulèvement zapatiste, le 1er janvier 1994. Elle réclamait avant tout « le droit de prendre part à la politique dans les mêmes conditions que les hommes, le droit à une vie libre de toute violence sexuelle et domestique, le droit de choisir son conjoint et le nombre d’enfants que l’on veut avoir ».

[4] La participation politique dans les communautés se définit en termes de charges politiques, tant au niveau local que régional. Ces charges sont votées et décernées en Assemblée générale.

[5] Leurs responsabilités spécifiques concernent notamment la coordination du travail (santé, éducation, agriculture), l’appui et le suivi des différents projets, l’analyse politique, la sensibilisation, la résolution des conflits dans les communautés.

[6] Initié en 1999, ce projet visait à promouvoir une éducation inclusive qui fasse revivre la culture et les savoirs traditionnels. Ce processus d’autonomie s’est créé à plusieurs niveaux, à travers des projets d’éducation ou de santé autonome.

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