La vérité est dans le travail ?

No 24 - avril / mai 2008

Psychologie et réinsertion sociale

La vérité est dans le travail ?

par Grégory Lambrette

Depuis plus de deux décennies, la psychologie s’est vue attribuer la tâche d’accompagner les personnes en situation d’exclusion ou de précarisation dans le but de les insérer ou de les réinsérer professionnellement et socialement. Ces deux adverbes ne sont pas couramment réunis pour rien : ils participent d’une lecture suggérant que le palliatif par excellence à l’exclusion est le travail. C’est là, nous semble-t-il, une confusion de niveau logique non négligeable qui mérite d’être examinée.

Si l’on fait jouer un rôle important à la psychologie au sein d’une entreprise, c’est qu’on la suppose capable d’améliorer directement ou indirectement la productivité. Elle est ainsi soumise à une stricte visée d’efficacité et d’efficience. Or, beaucoup d’approches aujourd’hui appliquées au monde du travail ont été dévoyées de leur application originelle, souvent thérapeutique. Ce n’est plus le bien du patient ou du « client » qui prime alors, mais celui du commanditaire, en l’occurrence l’entreprise. Cette instrumentalisation de la psychologie ne pose-t-elle pas l’important problème éthique, toujours d’actualité en psychologie et plus encore en psychothérapie, de la différence entre la manipulation et l’influence ?

L’immixtion de la psychologie et surtout son omniprésence dans la sphère du travail vont de pair avec ce que le sociologue Robert Castel appelle « l’effritement de la société salariale ». Elles découlent d’une dépolitisation des positions et des discours sociaux qui conduit l’individu, seul face à lui-même, à devenir la caisse de résonance de ce qui se passe à l’extérieur de lui. Si le stress a été « la maladie » du XXe siècle, il est déjà annoncé que le XXIe siècle sera celui de la dépression (telles sont à tout le moins les prévisions de l’Organisation mondiale de la santé). Mais tout n’est pas imputable au seul contexte professionnel. La psychologisation dédouane la responsabilité du collectif et plus encore du politique en transportant les malheurs de l’un et de l’autre sur les individus. Ainsi le retour à l’individu amène-t-il à « blâmer la victime » qu’on tient pour seule responsable de son malheur. Notre société méritocratique aurait ainsi tendance à penser que « qui veut, peut ». La volonté paraissant plus importante que les déterminants sociaux, chacun est ainsi appelé à devenir l’entrepreneur de soi-même (à travers l’émergence du projet, du projet de vie…). La psychologie est alors convoquée non seulement pour expliquer les écueils et plus encore les manières de n’y plus tomber, mais surtout pour accompagner et encadrer de plus en plus souvent le « non-emploi ».

En matière d’insertion et de réinsertion, force est de constater aujourd’hui la prégnance d’une terminologie qui n’est pas étrangère à cette conception des choses. Ainsi, la notion d’employabilité est au cœur des préoccupations sociopolitiques et, bon an mal an, on peut la voir appliquée dans la plupart des États sans que la notion soit vraiment questionnée. À la lecture des textes développés souvent dans le cadre du Fonds social européen, nous pourrions croire que l’inemployabilité résulterait strictement de problèmes psychosociaux. L’inemployabilité semble l’équivalent mutatis mutandis d’une sorte d’anormalité liée au monde de l’entreprise. L’employabilité renverrait-elle à une sorte d’adhésion à la productivité contractualisée, indice de l’intégration sociale et de l’adhésion à l’ordre dominant, pour reprendre une expression de Pierre Bourdieu (Homo academicus, 1984) ? Cette norme est à ce point intégrée que rares sont ceux qui paraissent ne pas souscrire à la règle. La pratique psychologique est supposément pensée comme devant accompagner, en ce contexte, les situations d’exclusion, sinon de les solutionner. Or, c’est là précisément un problème logique : on ne combat pas l’exclusion et à plus forte raison les éléments qui la génèrent – notamment à travers le travail – en apportant des réponses strictement individuelles, fussent-elles articulées autour de l’emploi. Il est ainsi illusoire de penser que l’on peut aborder de front à la fois l’exclusion sociale et la personne exclue (conformément à la norme d’employabilité) sans confondre les niveaux logiques comme les interventions que celles-ci appellent. Gardons-nous de fournir une réponse individuelle à un phénomène social, c’est-à-dire d’expliquer, par un quelconque trouble individuel ou intra-individuel, l’apparition d’une exclusion dont les déterminants se situent souvent en amont. Les populations en mal de travail sont diverses. Elles n’appellent pas nécessairement une explication ni même une intervention d’ordre psychologique pour les aider ou comprendre leur situation. En le faisant, on renvoie toutefois les facteurs macro-sociologiques à une portion congrue et l’individu à une responsabilité à la mesure du retrait de l’État.

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