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Observatoire des luttes

Eau Secours au secours de l’eau

par Gaétan Breton

Gaétan Breton

La Coalition Eau Secours a vu le jour à la fin de 1996 en réaction à une menace de privatisation des services d’eau de Montréal. Les rapaces qui repèrent les officiers municipaux vulnérables (Veolia, Suez et autres) avaient rencontré en secret le maire, Pierre Bourque, qui semblait pencher du côté de la privatisation. Les ministres responsables d’alors n’étaient pas contre non plus. L’heure était donc grave et certaines personnes ont décidé de fonder un groupe pour empêcher la catastrophe, car n’en doutons pas, c’eût été une catastrophe comme ça l’a été partout où l’on a privatisé les services d’eau. Il faut ajouter qu’en 1996, déjà 13 % des usines d’épuration des eaux (soit 52 sur 390) étaient sous contrôle privé. Mais les citoyennes sont moins « regardants » pour l’épuration, qui arrive après usage, que pour la filtration, qui vient avant. Cela dit, nous avons un déficit énorme en qualité de l’eau rejetée dans la nature, surtout en ce qui concerne les rejets industriels.

Eau Secours est d’abord apparue comme une coalition de groupes entièrement montréalaise. Ce n’est que plus tard (mais pas beaucoup) que d’autres combats se sont présentés. La coalition montréalaise s’est alors dédoublée et une coalition provinciale est née. Le premier de ses combats était différent de la privatisation d’un service d’eau municipal : il s’agissait du pillage des nappes phréatiques et plus particulièrement du cas de Franklin, dont on se souvient encore.

Sur son site Internet, la Coalition se donne pour mission « de revendiquer et de promouvoir une gestion responsable de l’eau dans une perspective de santé publique, d’équité, d’accessibilité, de défense collective des droits de la population, d’amélioration des compétences citoyennes des citoyens, de développement durable et de souveraineté collective sur cette ressource vitale et stratégique ».

Eau Secours a toujours tenu à incarner cette mission extrêmement large dans des situations particulières. Ainsi, le groupe s’est donné pour politique de lutter à deux niveaux. D’une part, l’action de la Coalition demeure orientée au gré des luttes locales. À ce chapitre, la Coalition ne forme jamais de comités de citoyennes dans les localités, mais répond aux appels des comités dûment constitués. D’autre part, elle mène des luttes nationales qui découlent de dossiers particuliers. Par exemple, Eau Secours mène la lutte contre la privatisation depuis quelques années, tant au plan local qu’au plan national.

La Coalition a appuyé la lutte de groupes de citoyennes à Oka, dans le cas de la mine de niobium qui avait besoin d’énormes quantités d’eau. Eau Secours a initié, à la demande des citoyennes, le recours collectif à Roxton Pound, où une usine avait complètement contaminé la source d’eau potable et où le gouvernement se refusait complètement à construire un aqueduc, alors que des ces gens ont été privés d’eau courante pendant plus d’une année. La Coalition était aussi à Irlande quand Thetford voulait vendre son eau et en puiser dans le village d’à côté. Elle a aussi aidé les citoyennes de Venise-en-Québec à sauver leurs plages de l’invasion des algues. En somme, Eau Secours appuie des luttes locales toutes les fois qu’on le lui demande, qu’elle a des ressources pour le faire et que la cause semble bonne (ce n’est pas une querelle politique locale, mais un véritable problème écologique).

Une approche citoyenne de l’écologie

L’approche d’Eau Secours est fondamentalement écosystémique et écocitoyenne. Écosystémique, parce que l’humain n’est pas conçu comme le centre d’un environnement qui serait à son service, mais comme un des éléments d’un éco-système fragile dont il doit respecter les règles. Écocitoyenne, parce qu’il s’agit de s’assurer que les décisions concernant cette ressource vitale soient prises par toutes les citoyennes, pas seulement par des gens d’affaires ou leurs sbires politiques. Pour que ces décisions citoyennes soient prises en connaissance de cause, il faut un vaste mouvement d’éducation populaire et Eau Secours est extrêmement actif à ce niveau, et ce, de plusieurs façons.

D’abord, le président d’Eau Secours tient une chronique sur les questions reliées à l’eau dans l’aut’journal. Des membres écrivent aussi dans les journaux et participent même à des dossiers dans des revues aussi importantes qu’À bâbord ! [1]. Des membres de la Coalition font aussi des conférences un peu partout tant sur les questions de gestion de l’eau que sur les aspects scientifiques de la qualité de l’eau.

Eau Secours organise aussi des grandes conférences. Elle a par exemple réuni plus de 500 personnes pour parler des PPP un soir de décembre 2005. Au début de 2006, des officiers municipaux de villes de France sont venus raconter leur expérience de privatisation et de déprivatisation subséquente, à Montréal et à Québec. À la fin de février 2008, ce sont des représentantes de villes de Bretagne qui sont venus parler des « accommodements raisonnables » entre l’eau des villes et l’eau des champs.

Eau Secours publie ou distribue des documents, par exemple des dépliants dans lesquels le public trouve des informations sur divers aspects de la problématique de l’eau. Des membres de la Coalition ont publié des livres touchant l’eau qui sont vendus sur le site Internet du groupe ou lors des manifestations publiques – dont L’or bleu de Maude Barlow ou Nos lacs de Louis Hade.

Le site Internet et les médias

Eau Secours fait fonctionner un site Internet – qui a par ailleurs gagné un prix – faisant office de bureau virtuel, car la Coalition n’a pas de lieu physique où elle s’incarne. Le site comprend plusieurs entrées, pour le public en général, pour les membres ou pour les membres du comité de coordination. On peut y retrouver de l’information sur un ensemble de sujets reliés à l’eau, des études, des prises de position et même des poèmes, car ses membres ont des talents multiples.

La Coalition est aussi très présente dans les médias. À tous les mois, les membres reçoivent la liste des interventions effectuées. Cette liste comprend souvent plus d’une vingtaine d’apparitions médiatiques. Dès qu’un événement survient touchant l’eau, du bris d’une conduite jusqu’à la publication d’une politique de l’eau, la Coalition est appelée à faire des entrevues dans les principales télévisions et pour plusieurs postes de radio.

Les fameux spectacles bénéfices

Le premier spectacle bénéfices organisé par Eau Secours était pour financer la lutte des citoyennes de Franklin. Depuis ce temps des dizaines de spectacles ont été organisés pour financer la Coalition ou des groupes particuliers. Ces spectacles se caractérisent par la présence de grands artistes nationaux et internationaux, qui y participent à titre gracieux. On y mêle musique, poésie, humour et même, parfois, quelques passages plus informatifs. L’orchestre symphonique de Montréal a participé à un de ces spectacles qui a eu lieu à l’église Saint-Jean-Baptiste.

Gestion financière et membres

La Coalition a fonctionné pendant longtemps sans aucune subvention gouvernementale. Le nombre de membres n’a cessé d’augmenter. En décembre 2007, elle comptait 2 219 membres individuels, 248 groupes (des groupes écologistes, des unités syndicales, des communautés religieuses, etc.) et 78 porteuses et porteurs d’eau, la vitrine médiatique d’Eau Secours, soit des artistes au sens large, des scientifiques, des intellectuels, dont Ricardo Petrella, Albert Jacquard, David Suzuki, Gilles Vigneault, Anne Sylvestre, Les Cowboys fringants, les amis des débuts, Richard et Marie-Claire Séguin, sans oublier Fréderic Back, Pierre Dansereau et Hubert Reeves.

Les cotisations des membres, les spectacles bénéfices et les ventes de produits (livres, affiches, etc.) ont longtemps fait vivre la Coalition. Une prudente utilisation des fonds, par exemple en n’ayant pas de lieu physique, a permis de faire énormément d’activités avec peu de fonds. La Coalition a maintenant un financement à la mission, et elle est reconnue comme un groupe de défense collective des droits – au grand déplaisir de l’ancien ministre Mulcair qui avait tout fait pour bloquer le versement des subventions.

Eau Secours innove dans ses états financiers en inscrivant le bénévolat. La comptabilité ne prend en compte que les activités ayant donné lieu a un échange monétaire, contrairement à ce que recommandent les normes d’ailleurs. À Eau Secours, le « brassage » d’argent représente à ce jour un peu plus de 100 000 $ par année, alors que le niveau d’activité, estimé d’une manière extrêmement conservatrice, représente au moins trois quart de million. Tous les groupes communautaires devraient faire de même quand il s’agit vraiment de montrer leur situation financière. Évidemment, il y a toute une éducation à faire auprès des bailleurs de fonds. L’avenir

Les membres du début sont encore très actifs. Le président et membre fondateur, André Bouthillier, travaille à temps plein pour la Coalition depuis qu’il a pris sa retraite – si on peut dire. La vice-présidente, Martine Ouellet, est aussi là depuis les débuts. Eau Secours va devoir passer le test du renouvellement de l’équipe de direction.

Disons-le, il faut investir du temps pour assumer la direction d’un tel groupe. Mais plusieurs nouveaux membres ont commencé à assumer des responsabilités importantes et l’avenir devrait être assuré. Il le faut, car nous sommes loin d’avoir réglé la question de l’eau et, bien que la Coalition en ait éloigné quelques-uns pour un temps, les rapaces continuent de voler au-dessus de nos services d’eau n’attendant que la bonne occasion pour s’en saisir.

P.-S.

Gaétan Breton

NOTES

[1] Voir le dossier sur l’eau dans le # 2 et le dossier sur les PPP dans le # 8 de la revue AB !

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