Détournement majeur

No 24 - avril / mai 2008

Mobilisation étudiante à l’UQAM

Détournement majeur

par Éric Duhaime et Lyne Nantel

Au-delà des chiffres exorbitants ayant retenu l’attention médiatique sur l’actuelle crise financière qui secoue l’Université du Québec à Montréal, l’enjeu sous-jacent de cette crise est celui d’une transformation de l’orientation de la vocation de l’enseignement au Québec. Dans la foulée des mesures d’austérité envisagées pour résorber cette crise financière, l’exercice gestionnaire auquel se prête la direction de l’UQAM, au moyen d’un plan de redressement imposé par la ministre de l’Éducation, vient compromettre la mission d’enseignement de cette institution.

Depuis son avènement, au sein des sociétés corporatistes du Moyen-Âge, l’université jouit d’une relative indépendance et constitue un espace de réflexion libre qui permet le questionnement des pratiques sociales et l’enrichissement des débats sociaux. Sa mission originelle visait le développement de connaissances à vocation civilisationnelle et universaliste, incarnées en premier lieu par la philosophie et ensuite par les humanités. Elle assurait ainsi la formation d’intellectuels dotés de connaissances générales et d’aptitudes critiques qui leur permettaient de prendre part aux débats concernant les finalités des pratiques humaines.

Au Québec, la mission de l’université s’est notamment incarnée dans un système public dont le réseau des Universités du Québec constitue l’un des principaux artisans. Ce réseau vise à rendre l’éducation supérieure le plus accessible possible et encourage la démocratisation des savoirs par un rapprochement avec les collectivités. Ainsi, la vocation universaliste de l’université en ce qui a trait aux connaissances développées s’est doublée au Québec d’une volonté de rendre ces savoirs universellement accessibles. Du moins, telle était la mission originelle des universités publiques au Québec lors de leur fondation.

La contamination gestionnaire

Pour qu’elles puissent remplir une telle mission, il faut toutefois octroyer aux universités les moyens indispensables à la réalisation de leur finalité. Or, les universités québécoises souffrent d’un sous-financement chronique évalué par la CREPUQ à près de 400 millions $ par année pour l’ensemble du réseau universitaire québécois. Ce sous-financement compromet la capacité qu’ont les universités à réaliser leur mission originelle. Plutôt que de remédier à cette situation par un réinvestissement massif en éducation, les différents gouvernements qui se sont succédés au cours des dernières années ont plutôt contraint les universités à rechercher l’équilibre budgétaire malgré cette situation de sous-financement : d’abord par l’entremise des contrats à la performance du gouvernement péquiste, et ensuite par les subventions conditionnelles du gouvernement Charest. Ce faisant, plutôt que de disposer des moyens nécessaires à la réalisation de leur mission, les universités ont été forcées de « normaliser » leur situation de sous-financement. Elles se sont ainsi lancées dans une série d’exercices visant à diversifier leurs sources de financement et à « assainir » leurs finances afin d’atteindre l’équilibre budgétaire.

Cette logique comptable a pour effet pervers de mettre l’accent sur la dimension organisationnelle des universités au détriment de leur mission première. Mais de façon plus générale, une telle logique s’inscrit dans la conception gestionnaire de l’université qui tend à prendre le pas sur sa vocation institutionnelle. Cette conception particulière de l’université s’oppose terme à terme à ce qui la caractérisait lors de son émergence. D’abord, plutôt que de préserver un lieu de réflexion autonome, elle vise à arrimer les objectifs de l’université à des exigences externes comme celles définies par des organismes subventionnaires ou encore par des entreprises privées. Ensuite, elle délaisse les savoirs fondamentaux au profit du développement de compétences spécifiques. Finalement, elle adopte une visée clientéliste en développant un discours autour du capital humain en faisant voir l’éducation comme un « investissement » générateur de profits à venir. Puisque l’éducation est ainsi considérée comme un « investissement », ce discours abonde dans le sens d’une « responsabilisation » économique des étudiantes en rapport aux services obtenus, ce qui se traduit par une augmentation des frais de scolarité compromettant l’accessibilité aux études supérieures.

La double crise financière de l’UQAM

Dans un contexte de sous-financement qui pousse les universités à diversifier leurs sources de financement, l’UQAM s’est engagée dans un processus de spéculation immobilière l’entraînant à assumer les risques d’une gestion en PPP de projets immobiliers publics afin de remédier au manque d’espace qu’elle connaît. En s’improvisant de la sorte comme un promoteur immobilier et avec la mauvaise gestion ayant entaché le processus, l’UQAM s’est plongée dans une crise financière sans précédent. L’actuelle crise immobilière s’ajoute ainsi à la crise de sous-financement structurel que connaît déjà l’UQAM. À cet égard, le gouvernement se sert aujourd’hui du fiasco financier lié au projet immobilier comme couverture afin d’imposer à l’UQAM un plan de redressement qui viserait en fait à normaliser sa situation de sous-financement structurel, se déresponsabilisant ainsi de la nécessité d’un réinvestissement massif en éducation.

Plutôt que de défendre l’urgence d’un réinvestissement public à l’UQAM, son recteur, Claude Corbo, s’est engagé dans un processus comptable visant à « assainir » les finances de l’université. La direction a ainsi pris à son propre compte le mandat de rétablir l’équilibre budgétaire de l’université dans un contexte de sous-financement en faisant payer les frais à l’ensemble de la communauté uqamienne. Ce faisant, Claude Corbo s’est rallié à la position gestionnaire du gouvernement en minant de l’intérieur les capacités de l’UQAM à remplir sa mission première. En effet, le plan de redressement que s’apprête à déposer la direction comporte une pléthore de mesures visant à soumettre une déjà famélique UQAM à un régime minceur.

La mission mise en péril par le plan de redressement

D’abord, une des mesures austères déjà en vigueur établit un moratoire sur l’embauche de nouveaux professeurs. Considérant que l’UQAM comporte déjà le plus haut ratio d’étudiants par professeur en dans l’ensemble du réseau universitaire québécois (soit 27,8 par rapport à la moyenne de 21,5 pour l’année 2004-2005), cette mesure aura obligatoirement une incidence directe sur la qualité de l’enseignement dispensé.

Ensuite, le plan de redressement comprend une évaluation comptable des différents programmes visant à maximiser le rendement des cours offerts. À cet égard, une « liste orange » établie par la direction fait état de 72 programmes comportant des « problèmes de viabilité » jugés « sévères », « modérés » ou « faibles » qui devront être révisés. En fait, cette évaluation vise l’abolition des programmes qui comptent moins de 45 nouveaux inscrits afin de favoriser l’atteinte de la moyenne cible établie à 41 étudiants par cours au baccalauréat. Notons que cette évaluation est exclusivement comptable et ne tient nullement compte de la pertinence, de l’importance ou de la créativité des programmes ainsi menacés, qui vont de la maîtrise en science des religions au baccalauréat en chimie en passant par le baccalauréat et la maîtrise en danse ou encore le certificat en langue et culture arabe. Cette révision des programmes sur la base de critères exclusivement comptables aura nécessairement une incidence sur la diversité des cours offerts et sur la qualité de l’enseignement, étant donné le nombre accru d’étudiantes par cours.

Finalement, à ces restrictions s’ajoute une augmentation des frais afférents dont la conséquence directe est la précarisation de la condition étudiante. Ces frais ont déjà été augmentés de 60 $ par session depuis septembre dernier et la direction de l’UQAM a déjà confirmé que le plan de redressement comportera de nouvelles augmentations. Rappelons que cette augmentation vient se greffer au récent dégel des droits de scolarité décrété par la ministre de l’Éducation, Michelle Courchesne, qui correspond à une hausse cumulative de 50 $ par session, soit 1 000 $ de plus par année à compter de 2012. Or, cette seule augmentation représente 10 % du salaire moyen d’un étudiant inscrit à temps plein. L’accessibilité aux études supérieures est donc directement compromise par ce type de mesures.

En se prêtant au jeu de l’équilibre budgétaire par l’entremise d’un plan de redressement imposé par le gouvernement, et dont non seulement les étudiants mais bien l’ensemble de la communauté universitaire subira les conséquences, la direction de l’UQAM compromet ainsi dangereusement la mission originelle de l’université. Par ailleurs, étant connu que d’autres institutions comme l’Université de Montréal et l’Université de Sherbrooke sont également aux prises avec un important déficit structurel, le plan de redressement exigé par la ministre de l’Éducation risque fortement de constituer un précédent qui définira les politiques à venir en matière d’éducation supérieure au Québec.

La grève étudiante

Devant l’étroite vision de la direction de l’UQAM qui est sur le point de s’aliéner des moyens indispensables à l’accomplissement des finalités de l’institution qu’elle représente, des milliers d’étudiantes, principalement en sciences humaines, se mobilisent contre les mesures du plan de redressement et exigent en contrepartie un réinvestissement massif à l’UQAM et plus largement en éducation. En effet, alors que leur université leur offre encore un lieu de réflexion pour questionner les enjeux de leur société, alors qu’ils ont encore accès à des savoirs fondamentaux, comment pourraient-ils assister impassiblement à la dérive gestionnaire qui menace leur institution et ses finalités. C’est pourquoi, l’automne dernier, diverses associations étudiantes de l’UQAM ont opté pour la grève afin de manifester leur mécontentement. Devant l’entêtement de la direction de l’UQAM et du gouvernement, elles reviennent à la charge cette session-ci et réitèrent l’exigence d’un réinvestissement massif en éducation. De cette manière, elles s’engagent politiquement à prendre la défense de la mission institutionnelle de l’UQAM dont s’est déchargée la direction elle-même.

Loin de seconder le mouvement étudiant, la direction met tout en place pour l’étouffer en prétextant bassement et dans une vile perspective gestionnaire que ce genre de mouvement nuit au « bon rayonnement » de l’UQAM et à sa capacité éventuelle à séduire la « clientèle future ». Ainsi, la direction multiplie la présence de gardiens de sécurité au sein des murs de l’institution et rivalise d’originalité pour entraver le mouvement étudiant. Fait sans précédent, elle vient tout juste d’expulser pour 20 jours trois étudiants de l’UQAM, dont deux représentants de l’association étudiante de sciences humaines, sous prétexte qu’ils auraient « mis en danger la sécurité de l’établissement » alors qu’ils manifestaient à l’intérieur des murs de l’UQAM.

En somme, plutôt que de se porter à la défense de l’autonomie de son institution en exigeant un financement pérenne et adéquat, la direction se fait plutôt le gendarme d’un plan de redressement et, par une ironie sans égale, cherche à mettre au pas ceux qui se mobilisent pour défendre la mission de l’UQAM.

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