Pour une retraite décente

Une bataille cruciale

Éditorial du no. 43

Le Collectif de la revue À bâbord !

Depuis les années 1980, le patronat est passé à l’attaque afin de limiter et réduire les conquêtes du mouvement ouvrier : stagnation des revenus, précarisation de la main-d’œuvre et réduction des protections sociales de l’État. Maintenant, il s’en prend aux caisses de retraite.

La crise financière de 1999 à 2002 puis celle de 2008 ont entraîné, en 16 ans, une perte cumulative de 34 % de la solvabilité des régimes de retraite. Même si les travailleurs et les travailleuses n’ont aucun contrôle sur les grandes institutions financières, le prix des décisions des maîtres de l’économie – qui ont vu, eux, leurs revenus se multiplier – leur incombe.

Les entreprises privées, dans lesquelles le personnel jouit d’un régime à prestations déterminées (PD), exercent d’énormes pressions pour qu’il soit remplacé par un régime à cotisations déterminées (CD). Le premier assure une rente garantie aux personnes retraitées, car le PD supporte le risque, sauf si l’entreprise fait faillite, comme c’est arrivé chez Papiers Fraser. Dans le second, les travailleurs et les travailleuses savent combien chacun doit cotiser, mais n’ont aucune certitude sur le montant de leur rente à la retraite. Chaque personne assume donc seule les risques, même si les caisses sont administrées par les entreprises, sans que les syndicats y jouent un rôle significatif. Il faut être conscient que si les syndicats du secteur privé perdent la bataille, ce sont les travailleurs et les travailleuses du secteur public, en commençant par ceux du municipal et des universités, qui en feront ensuite les frais.

Les zélateurs du marché libre rétorqueront que le milieu syndiqué est « gras dur » comparativement au non-syndiqué qui n’a accès qu’àla pension de sécurité de vieillesse du gouvernement fédéral et au régime de rente du Québec. C’est pour rejoindre cette portion de l’électorat que le gouvernement fédéral a proposé un régime de pension agréé collectif, initiative reprise par le gouvernement du Québec sous le nom de régime volontaire d’épargne retraite. Comme dans tous les régimes à cotisations déterminées, ce sont les bénéficiaires qui paient et supportent le risque, mais, en plus, la partie patronale n’est contrainte à aucune contribution financière... Ces régimes ne sont qu’un autre nom pour les REER, pour lesquels la responsabilité est individuelle.

Ce type de retraite par capitalisation boursière fait aussi de chaque travailleur et travailleuse des investisseurs. Leurs intérêts deviennent ainsi ceux de leur capital : comment doivent-ils réagir si d’importantes coupes de postes correspondent à une hausse de leurs placements ? Si leurs placements sont peu éthiques et contribuent à l’exploitation et à la détérioration de l’environnement ? Comment peut-on entrevoir un mouvement solidaire si les intérêts d’une catégorie de travailleurs vont à l’encontre d’une autre ? Le fait d’attirer davantage l’argent des travailleurs et travailleuses vers les marchés financiers est indubitablement une grande victoire pour le capital : on ne peut vivre dans le système capitaliste sans en être volontairement ou non complice.

Face à l’offensive contre les protections des retraites, les syndicats doivent lutter sur deux fronts : défendre les régimes à prestations déterminées pour ceux et celles qui en bénéficient ; promouvoir une amélioration des régimes publics canadiens et québécois. La FTQ, dans la foulée du Congrès du travail du Canada (CTC) qui a entrepris cette dernière lutte, a obtenu l’appui de plus de soixante-quinze groupes, dont la Fédération des femmes du Québec, Au bas de l’échelle, le Réseau FADOQ, l’Association québécoise de défense des droits de la personne, Force jeunesse et la Fédération étudiante universitaire du Québec. La CSN vient de se joindre à cette coalition qui poursuit la campagne « Une retraite à l’abri des soucis ! »

Il nous faut poser avec urgence la question de la dispersion des régimes de retraite et de l’insistance grandissante mise sur la responsabilité individuelle des travailleuses et travailleurs. Maintenir le droit à la retraite passe par le transfert dans un régime public et général des régimes privés de retraite, en plus d’une reconnaissance réelle du droit à la retraite par le biais de la mise en place de ce régime public et universel. Voilà la seule façon de tenir compte de la précarisation du travail, du fait que peu de personnes travaillent toute leur vie pour le même employeur et de la discontinuité des trajectoires professionnelles, surtout en ce qui concerne les femmes qui choisissent d’avoir des enfants.

Un tel régime public, contrairement à ce que nous ont proposé récemment tant le gouvernement fédéral que le gouvernement québécois, devrait aussi être alimenté par des cotisations patronales et pourrait s’inscrire dans une stratégie plus générale de lutte contre la pauvreté qui tient compte de toutes les phases de la vie humaine. La bataille ne fait que commencer. Elle sera ardue.

P.-S.

Illustration : Mathieu Chartrand

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