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Dossier : Santé - État d’urgence

"Il faut se battre pour maintenir le système de santé public"

Entrevue avec Régine Laurent, présidente de la FIQ

Claude Vaillancourt

Régine Laurent est présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ), une organisation qui regroupe près de 60 000 professionnelles en soins infirmiers et cardiorespiratoires. Elle a été au cœur des débats sur la santé ces dernières années. À bâbord ! l’a rencontrée.

À bâbord ! - Votre grand dossier ces dernières années a été les agences de placement privées en santé. Pouvez-vous faire le point sur cette question ?

Régine Laurent - La bataille que mène la FIQ contre la main-d’œuvre indépendante (MOI) a débuté il y a quelques années. Les effets négatifs liés à la présence des agences se faisaient de plus en plus sentir. Les conditions de travail et salariales du personnel des agences étaient différentes de celles du réseau public et l’impact néfaste sur la continuité des soins offerts aux patients était palpable. En analysant les données du ministère de la Santé, les rapports annuels des établissements de santé et en colligeant toute l’information, nous avons ouvert une véritable boîte de Pandore. La première étude complète de la Fédération en 2008 révélait déjà qu’une centaine de ces agences œuvraient dans le réseau public de santé. Nos recherches nous ont également révélé que les établissements de santé signaient des contrats avec ces agences et que ces contrats pouvaient s’étendre sur une période de trois, voire cinq ans alors que les budgets des établissements sont octroyés sur une base annuelle.

Parallèlement à cette aberration, le personnel d’agence était rémunéré plus cher que celui du réseau public et n’était pas soumis aux mêmes exigences. Par exemple, ce ne sont que les fidèles du réseau public qui étaient contraintes aux heures supplémentaires obligatoires. De surcroît, la continuité et la qualité des soins étaient mises à rude épreuve puisque, quotidiennement, le personnel changeait. Nous avons travaillé à conscientiser la population à ce phénomène tout en menant la bataille sur le plan juridique. Nos efforts ont été récompensés en octobre dernier dans une décision de la Commission des relations de travail (CRT) visant l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont (HMR). La commissaire a confirmé nos prétentions, à savoir que les agences privées recrutent leur personnel à même le réseau public et louent leurs services beaucoup plus cher à ce même réseau sans aucune responsabilité quant à la qualité des soins offerts à la population. Cette décision est venue renforcer ce que nous avons négocié avec le gouvernement et a confirmé le principe que toutes les personnes doivent être traitées équitablement. Nous avons gagné quelques manches, mais la partie n’est pas encore terminée.

ÀB ! - Il n’y aura donc plus d’avantages à travailler pour une agence, alors ?

R. L. - L’effort marqué par les employeurs combiné à une circulaire émise par le ministère de la Santé fixant des règles strictes pour l’utilisation de la main-d’œuvre indépendante viennent limiter considérablement le terrain de jeu des agences privées. Nous sommes très satisfaites de la décision de HMR, car il est évident que nous dérangeons les plans d’un grand nombre d’agences privées. Chaque petit pas que nous faisons contribue à rendre ces agences moins attrayantes. Moins attrayantes pour les professionnelles, car elles sont susceptibles d’être soumises aux mêmes contraintes et aux mêmes conditions que celles du réseau public, mais également moins attrayantes pour les employeurs du réseau public qui ont de plus en plus conscience des effets pervers qu’entraîne le recours au personnel d’agences.

ÀB ! - Quelles sont les autres menaces de privatisation dans le domaine de la santé ?

R. L. - Les menaces sont nombreuses et souvent insidieuses, car trop souvent on ne dit pas toute la vérité à la population du Québec. La prestation des services et la dispensation des soins sont clairement menacées par la privatisation. Les élus plaident ouvertement en faveur d’un système de santé public, mais en même temps, ils prennent des décisions le privatisant de plus en plus. L’arrêt Chaoulli en est un exemple fort éloquent : prétextant vouloir respecter le jugement, le ministre Couillard avait permis, à l’époque, que trois nouvelles chirurgies puissent avoir lieu dans le privé tout en étant remboursées par le public. Dans les faits, c’est une cinquantaine d’opérations qui se sont retrouvées sur cette même liste. C’est cela le danger de la privatisation. On permet certaines choses, et puis d’autres, doucement et sournoisement.

Le ministre actuel de la Santé parle beaucoup des groupes de médecine familiale (GMF). Ces groupes sont intéressants dans la mesure où ils sont publics. Il faudra rester aux aguets, car les médecins qui y travaillent sont des entrepreneurs, payés par le réseau public. Les installations et le personnel sont également financés par le gouvernement. Il ne faudrait pas que, lentement, certains des services qui sont offerts dans les GMF glissent vers le privé et deviennent à l’image des cliniques médicales spécialisées (CSM).

Autre chose, on parle de plus en plus du fait que les soins de santé devront être dispensés à l’extérieur des hôpitaux, c’est-à-dire dans la communauté. Récemment, j’étais à Halifax avec les syndicats canadiens d’infirmières dans le cadre de la rencontre des ministres de la Santé provinciaux et tous les ministres présents allaient dans ce sens. La vigilance est de mise et il faudra éviter les erreurs du passé afin de ne pas privatiser davantage le réseau. Pourquoi ne retrouve-t-on pratiquement plus de médecins dans les CLSC ? Lors du fameux virage ambulatoire qui devait créer des centres ambulatoires publics, pourquoi l’argent n’a-t-il jamais suivi ? Voilà deux beaux exemples qui devaient servir à offrir des soins dans la communauté. Rapprocher les services de santé de la communauté est une bonne chose, mais l’argent qui y sera redirigé ne devra pas servir à gonfler les coffres de cliniques médicales privées qui voudront avoir pignon sur rue.

ÀB ! - Que répondez-vous à ceux qui prétendent que le mouvement syndical, en santé ou ailleurs, s’éloigne de sa base et se bureaucratise ?

R. L. - Je suis profondément convaincue que rien n’est plus démocratique qu’une organisation syndicale. Par exemple, à la FIQ, les orientations, les priorités de négociation, les prévisions budgétaires de même que les services dispensés sont décidés par les représentantes de tous les établissements de santé. Ces dernières rencontrent et consultent les membres régulièrement. Si, comme présidente de la Fédération, j’avais agi à l’encontre de mes mandats ne serait-ce que le centième de ce que le premier ministre du Québec a fait à l’encontre de la volonté de la population, je peux vous assurer que je n’occuperais plus ce poste aujourd’hui. Nous n’avons pas toujours l’unanimité, mais en démocratie, l’unanimité n’existe pas. Cependant, contrairement à la dictature, les gens ont le droit d’être en désaccord et de l’exprimer. Les lieux de décision existent et sont accessibles à tous et toutes. Il faut les investir, s’impliquer et faire valoir ses idées.

ÀB ! - Et à propos de la bureaucratisation ?

R. L. - Une organisation syndicale doit défendre les revendications, les droits et les choix des membres qu’elle représente. Quotidiennement et dans tous les établissements de santé du Québec, des gens s’assurent que les personnes que nous représentons travaillent dans le respect de leur convention collective, dans un environnement sécuritaire, qu’elles soient représentées lorsqu’elles sont victimes de congédiement abusif, d’avis disciplinaire non justifié ou d’accident de travail contesté. Pour y arriver, il est évident que cela nécessite des ressources financières et humaines importantes. Est-ce cela de la bureaucratie ?

ÀB ! - Comment réagissez-vous aux fondations dans la santé, par exemple la Fondation Chagnon ?

R. L. - Dans la santé, chaque établissement a sa fondation. Au début, ces fondations servaient à financer des projets ou des appareils supplémentaires. Aujourd’hui, on compte sur les fondations – donc sur le privé – pour financer ce qui est nécessaire. Ces fondations décident de ce qu’elles veulent pour les établissements, de ce qui sera indispensable sans que les patientes ou le personnel de ces établissements aient leur mot à dire. Tout cela nous échappe et ce n’est pas normal. Quant aux fondations comme la Fondation Chagnon, elles ont sûrement de bonnes intentions, mais elles profitent aussi d’importantes exemptions d’impôts. À mon avis, il serait préférable qu’elles paient leur juste part d’impôts, ce qui permettrait au gouvernement de redistribuer cet argent là où les besoins sont criants.

ÀB ! - Faut-il être optimiste ou pessimiste à propos de l’avenir de notre système de santé ?

R. L.  : Il faut se tenir debout, se battre pour notre système de santé public. Partout au Québec et à tous les niveaux, il y a des gens extraordinaires qui travaillent avec cœur dans ce réseau. Ces gens ont choisi de merveilleuses professions et il faut tout mettre en œuvre pour leur permettre de continuer à le faire. Ces personnes qui prennent soin des patientes ont maintenant besoin que collectivement, on s’occupe d’elles. On doit continuellement améliorer leurs conditions de travail et d’exercice afin de les retenir dans le réseau public. Et si on réussit cela, nécessairement, de nouvelles professionnelles arriveront en renfort. Ce ne sont pas les bâtisses et le béton qui vont sauver notre système de santé. Il est grand temps que l’on mise sur les êtres humains. Pour préserver notre système de santé, il faut également être capable de s’indigner. Lorsque j’entends le ministre de la Santé dire qu’il veut réduire le temps d’attente dans les hôpitaux d’ici cinq ans, ça me fait sortir de mes gonds. On a réussi à nous faire accepter ce qui est inacceptable. Au Québec, attendre douze heures à l’urgence ce n’est pas normal, et ce, même avec un simple bras cassé.

ÀB ! - Comment le travail s’est-il à ce point désorganisé ?

R. L. : Il est évident que les gouvernements ont fait de mauvais choix et celui au pouvoir n’est pas différent. Depuis que Lucien Bouchard a imposé le déficit zéro, toutes les décisions sont vues par la lorgnette de l’économie, une économie à très court terme. Les gestionnaires d’établissements de santé font constamment des coupes afin d’éviter un budget déficitaire. Malheureusement, ils vont souvent couper, par exemple, dans des programmes qui fonctionnent bien et qui pourraient avoir des effets bénéfiques pour la population dans un avenir assez rapproché. Si le programme n’est pas « rentable » immédiatement, il n’est généralement pas poursuivi.

Alors que les décisions prises dans le réseau de la santé sont liées continuellement à un exercice comptable, au même moment, le gouvernement n’a pas le courage politique d’adopter une politique pour faire baisser le prix des médicaments. Ce sont des centaines de millions de dollars par année que nous pourrions récupérer ainsi. Pendant ce temps, les gestionnaires coupent, le personnel en a plein les bras, des étages complets de certains hôpitaux sont fermés, les services à la population diminuent et on s’étonne encore que les urgences soient débordées…

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