Bloc québécois et PQ

Fin de parti(e) ?

Gilles Bourque

Assistons-nous à l’agonie des formations politiques, le Parti québécois et le Bloc québécois, qui ont porté le flambeau du mouvement souverainiste depuis les années 1960 ? Plus encore, l’heure a-t-elle sonné de la marginalisation définitive et de l’échec ultime de ce mouvement qui, à partir de la Révolution tranquille, a redéfini le nationalisme canadien-français et porté le projet de l’indépendance du Québec ? Bref, assistons-nous à la fin de cette partie qui a opposé si longtemps fédéralistes et souverainistes, en même temps que celle des partis politiques qui furent les porte-étendard de la question du Québec ? Et ultimement, risquons-nous l’effacement lent mais inéluctable de la question nationale, de cette intention ferme et inconditionnelle de préserver et de promouvoir l’existence d’une communauté et d’une culture francophones en ce coin de terre d’Amérique ?

Même si la scène politique demeure toujours susceptible d’un improbable retournement, il paraît clair que l’avenir du Bloc et du Parti québécois ne saurait jamais plus être le même. Le Parti québécois (et le Bloc qui en fut l’excroissance sur la scène fédérale) a définitivement perdu l’hégémonie sans conteste qu’il s’était assurée au sein du mouvement souverainiste, à la fin des années soixante, lors de la fusion entre le MSA et le RN et de la dissolution du RIN. Non seulement le Parti québécois et le Bloc ne sont-ils plus les seuls partis souverainistes, mais plus encore ils paraissent dorénavant incapables de fédérer les différentes formations politiques de la mouvance nationaliste comme ce fut le cas lors du référendum de 1995, quand l’ADQ et une pluralité de mouvements sociaux se sont joints à la coalition arc-en-ciel. Ces partis ne sont plus en mesure d’unir ou de réunir la droite et la gauche, ni même les tenants de la souveraineté-partenariat et les indépendantistes. La droite a abandonné sinon mis en veilleuse la question nationale d’abord avec Mario Dumont, maintenant avec François Legault, tandis que la gauche (à quelques exceptions près) a rompu avec l’inflexion néolibérale du Parti québécois. Et plus encore, la promesse toujours reportée depuis 1995 d’un nouveau référendum ne permet plus de retenir au Parti québécois une partie significative des indépendantistes. Est-ce l’agonie du Bloc et du PQ ? Nul ne saurait l’affirmer hors de tout doute. On peut cependant avancer sans grand risque d’erreur que les belles années de ces deux formations politiques sont derrière elles.

Nous sommes par ailleurs en terrain plus sûr si l’on pense la régression du PQ et du Bloc comme le symptôme d’une transformation profonde de la configuration des rapports sociaux qui avait favorisé l’émergence du mouvement national des années soixante. De ce point de vue, nous avons bel et bien assisté à une fin de partie survenue après le référendum de 1995, qui peut dès lors être considérée comme le chant du cygne du mouvement néonationaliste québécois. Cette date sonne le glas d’une période de l’histoire du Québec marquée par la formation de la nouvelle classe moyenne, l’affirmation de l’État-providence, le développement du fordisme et l’avènement d’une culture de masse liée à la société de consommation de même que d’une culture d’élite soutenue par l’État et centrée dans l’espace national. Cette nouvelle configuration des rapports sociaux allait favoriser la redéfinition de la question nationale sous l’égide de la nouvelle classe moyenne et d’une bourgeoisie canadienne-française mise en péril par le libre jeu du libéralisme encore défendu par le duplessisme.

Dans un tel contexte, le développement de l’État québécois permit l’émergence d’un nouveau capitalisme canadien-français soutenu par la panoplie de sociétés d’État (le fameux modèle québécois associant les Caisses Desjardins, l’État et le capital privé), en même temps qu’il fit la promotion des intérêts et du capital culturel d’une nouvelle classe moyenne encore soumise à la discrimination linguistique de nature néocoloniale qui s’était imposée depuis la Conquête. Voilà schématisé à grands traits le terreau qui favorisa, de 1945 à 1980, l’émergence et l’affirmation d’un nouveau mouvement national qui inventa l’idée de la nation québécoise et qui lutta pour le développement de l’État-providence, pensé comme un État national devenu le garant de la défense et de la promotion de la langue française. Ce mouvement s’inspira d’une idéologie solidariste cherchant à lier les questions sociale et nationale.

Or, cette sorte de pacte qui cimenta le nouveau mouvement national commença à s’étioler dès après le référendum de 1980, alors que le deuxième gouvernement Lévesque amorça le démantèlement de l’État-providence pendant que s’imposait progressivement la mondialisation néolibérale. Bien que l’on ne puisse en mesurer le plein effet qu’après le référendum de 1995, ce sont les conditions mêmes de l’émergence et de l’affirmation du mouvement national qui disparurent. Ne retenons en vrac que l’effritement et la division des classes moyennes, le développement des inégalités, le passage à l’État néolibéral et la vocation désormais mondialisée du capitalisme québécois.

Bref, ce sont les possibilités de cette convergence autour de l’État québécois des intérêts d’une classe moyenne relativement unifiée, d’une bourgeoisie en quête de soutien dans l’espace national et d’un syndicalisme de combat qui peu à peu ont cessé d’exister. En somme, la partie est bel et bien terminée, même si la direction du mouvement national continue de jouer le même jeu ou, devrais-je dire, le même double jeu depuis 1995. En même temps qu’elle soutient le néolibéralisme, elle en appelle à la solidarité nationale au nom des périls qui menaceraient la nation.

Est-ce pour autant la fin de la question du Québec, de cette intention que j’ai évoquée plus haut, de défendre et de promouvoir l’existence d’une culture francophone en Amérique du Nord ? On peut en douter, à moins que l’on ne désespère ou qu’on ne défende une sorte de cosmopolitisme postnational et mondialisé sous l’égide du néolibéralisme. Encore faudrait-il redéfinir une nouvelle fois cette question qui hante la démocratie québécoise depuis 1791 et à laquelle on a répondu de différentes manières, des patriotes, au nationalisme canadien-français jusqu’au néonationalisme québécois. Plusieurs se sont déjà attaqués à cette tâche, notamment chez Québec solidaire où l’on tente de lier d’une nouvelle manière les questions sociale et nationale, en accordant cette fois la priorité à la lutte contre les inégalités, au cœur de cette configuration des rapports sociaux dominée depuis déjà plus de trente ans par le néolibéralisme. Un néolibéralisme qui cherche désespérément à sortir de la crise qu’il a lui-même provoquée au prix d’une régression encore plus marquée de la démocratie et de l’asser­vissement encore plus large des travailleurs, des peuples et des cultures.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Gilles Bourque

Professeur émérite de sociologie, UQAM

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