Le phénomène Occupons

No 43 - février / mars 2012

Politique

Le phénomène Occupons

L’agora moderne

Le phénomène Occupons est un « esprit dont le temps est venu  » affirmait le révérend Jesse Jackson à Occupy London au début décembre, voulant dire par là que l’absurdité du monde actuel devait enfin faire éclore un brin d’espoir. Quelques remarques sur l’origine et la portée de ce phénomène.

Tout comme les révolutions arabes et le mouvement des « indignados  » européens, le phénomène Occupons représente, dans un premier temps, l’expression sponta­née d’un cri de désarroi de la part de ceux et celles qui refusent d’être de simples victimes, en l’occurrence, de la démocratie libérale capitaliste. S’il est vrai qu’il existe toujours des instigateurs derrière des mouvements de masse, ceux-ci ne mobiliseront jamais assez si un puissant sentiment d’indignation ne circule pas déjà chez une large frange de la population. Profondément heurtés matériellement et psychiquement, mus par l’angoisse et la colère, des gens débordent dans les rues, versent là où il reste un semblant d’espace public, autrefois lieu de véritable délibération politique.

Il y a donc un premier fait d’ensemble : une souffrance collective, un état d’esprit d’injustice généralisé qui se répand en instituant une sorte de subjectivité commune. Ce sentiment interpelle une masse critique faisant émerger une posture conjointe qui incite à l’action. En ce sens, souffrir ensemble représente le premier pas vers une subjectivation politique. C’est une expérience collective fondatrice qui permet de questionner le réel, de remettre en question les possibles politiques.

Cette révolte spontanée sous ses formes multiples se canalise dans le symbole du contrôle du pouvoir par la « haute finance » que représente Wall Street. Ce symbole, deuxième dénominateur commun, rassemble négativement à travers une même cible perçue comme l’origine systémique des problèmes sociaux des 99 %. Ce regroupement négatif, s’il est mobilisateur par sa portée, court toutefois le risque de glisser dans l’illusion de l’apolitisme, comme si, soudainement, l’idéologie s’évaporait.

C’est alors qu’apparaissent des discours se présentant comme « neutres », transcendant le clivage gauche-droite. Cette supposée neutralité normative n’incarne rien d’autre que l’idéal philosophique libéral représenté par John Rawls : une coexistence passive d’opinions politiques incommensurables devant donc être gérées par des institutions prétendument neutres, mais en réalité foncièrement libérales.

À la recherche d’éléments rassembleurs positifs

Néanmoins, l’état d’esprit généralisé d’injustice structurelle nous invite à une réflexion plus profonde sur les valeurs mêmes qui régissent nos sociétés, sur les normes internalisées devenues invisibles car profondément enracinées dans le quotidien des gens. Des conduites normalisées comme le dépassement de soi, le bien-être personnel, le bonheur individuel se révèlent alors pour ce qu’ils sont : des principes normatifs régissant nos vies, mais aucunement naturels ou incontestables. Des idées comme le sacrifice personnel au nom d’une cause qui nous dépasse gagnent en valeur et deviennent légitimes d’être pensées et suivies.

En ce sens, les campements représentent l’investissement d’un espace public par l’édification d’une microsociété qui, guidée par l’idée de justice, interroge les normes et les valeurs sur lesquelles reposent les rapports sociaux actuels. Autrement dit, par-delà leurs divergences, pour une grande partie des occupants et occupantes, l’important est d’essayer de mettre un nouveau type de communauté en mouvement : une communauté qui réfléchit sur elle-même, qui questionne ses principes, ses valeurs et ses institutions et propose d’autres manières de fonder un commun, de faire société.

Naturellement, des difficultés surgissent lorsque vient le temps de regrouper positivement les mobilisés. Divisé sur les différentes façons de penser une société juste, chaque occupant exprime son opinion propre qui ne coïncide pas toujours avec celle des autres. Des consensus sont néanmoins atteints et se sont traduits par la mise en place d’assemblées générales, d’actions ciblées, de formations sur la finance et l’économie et, dans certains cas, d’énonciation de valeurs fondatrices retrouvées notamment dans la Déclaration de l’occupation de la ville de New York. L’évincement de la plupart des campements, au lieu de diminuer la fougue des occupants, a eu pour effet de dynamiser davantage l’aspect créateur du mouvement. Des actions telles qu’« Occupy Our Homes », consistant à réoccuper des maisons par les propriétaires précédemment expulsés pour non-remboursement d’hypothèque, ont été couronnées de succès.

Bien entendu, cet exercice est des plus laborieux, cacophonique et frustrant, menant parfois à des divergences politiques difficilement réconciliables. Il reste que ce processus d’appropriation d’un espace public afin de le transformer en véritable agora grecque – une place ouverte d’assemblée pour s’exprimer publiquement – infuse au phénomène un sens politique profond. Il attire l’attention médiatique sur des problèmes jusque-là invisibles et force un débat sur ce qui était autrefois inimaginable. À travers une remise en question des règles du jeu actuelles, il permet une interrogation sérieuse et plus large sur nos modes de vie et nos comportements individuels. Cette expérience en soi est déjà un accomplissement considérable du phénomène Occupons. Maurice Merleau-Ponty écrivait que « l’on ne voit que ce que l’on regarde. » Le phénomène Occupons a alors eu le mérite de nous faire voir autrement.

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