Secteur culturel : formes, limites et possibilités de l’action collective

No 100 - Été 2024

Travail

Secteur culturel : formes, limites et possibilités de l’action collective

Maxim Baru, Laurence D. Dubuc

Le secteur culturel subit actuellement une importante crise qui affecte autant les artistes que les travailleur·euses culturel·les, les organismes et les collectifs qui le composent. Reprise post-pandémique inégale, coupes budgétaires importantes chez les principaux bailleurs de fonds publics, exacerbation de la compétition entre individus et entre organisations pour accéder aux ressources, pénurie de main-d’œuvre, pressions inflationnistes…

L’étude des conditions de travail des artistes et de la main-d’œuvre culturelle révèle d’importantes formes de précarité au niveau de leurs revenus, qui demeurent largement inférieurs à ceux de la moyenne de la population active. La précarité se matérialise aussi par des barrières d’accès à un réel filet social ou le manque de reconnaissance professionnelle. Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant d’observer une mobilisation accrue des artistes et des travailleur·euses culturel·les pour dénoncer les réponses gouvernementales à la crise, jugées insuffisantes ou inadéquates, et revendiquer des changements.

Dans les derniers mois, de nombreuses prises de parole ont circulé dans les médias, des manifestations ont eu lieu, ainsi que des initiatives de solidarité vis-à-vis d’autres mouvements sociaux. Parmi ces stratégies, la syndicalisation brille pourtant par son absence. Comment expliquer ce phénomène ?

La précarité n’est pas une fatalité

La précarité n’est pas subie passivement par les artistes et les travailleur·euses culturel·les qui la subissent. Iels déploient plutôt, sur une base continue, de nombreuses actions visant à leur permettre de persévérer dans des carrières qui partagent plusieurs similitudes : haut degré d’incertitude, particulièrement pour les personnes dont l’organisation du travail se fonde sur les projets, faibles salaires par rapport aux niveaux élevés de scolarité, accès inégal et limité à des régimes d’assurances et de retraite, etc. Contrairement aux représentations stéréotypées des artistes, qui les dépeignent comme des êtres hautement individualistes et solitaires, la plupart des stratégies mises en place revêtent au contraire une dimension collective.

Dans son étude sur les artistes montréalais·es en arts visuels en contexte de précarité du travail [1], Laurence Dubuc souligne la diversité de ces stratégies. Certains groupes cherchent à collaborer avec les pouvoirs publics dans le but de trouver des solutions durables à des enjeux particuliers, comme la gentrification et le manque d’espaces de travail abordables pour les artistes (comme le fait le Regroupement Pied Carré), alors que d’autres visent à unifier des professions culturelles hétérogènes dans le but de se donner une voix collective, un plan d’avenir et des outils pour mieux affronter la précarité (comme le Regroupement TRACE). Au niveau de la syndicalisation, Dubuc documente aussi le cas du défunt syndicat S’ATTAQ, affilié à Industrial Workers of the World (IWW), qui visait à syndiquer des travailleur·euses autonomes œuvrant dans différents secteurs. Le modèle de syndicalisation de S’ATTAQ différait du régime de rapports collectifs institué par la Loi sur le statut professionnel des artistes des arts visuels, du cinéma, du disque, de la littérature, des métiers d’art et de la scène. Ce dernier se caractérise par un régime de représentation et de négociation collective qui se déploie à l’échelle sectorielle et qui permet à un nombre significatif d’artistes qui travaillent à titre indépendant d’être couvert·es par des ententes collectives qui fixent des conditions minimales d’embauche.

La précarité du travail ne constitue pas une fatalité, mais bien le résultat d’un système de distribution arbitraire des ressources et des inégalités dans un temps et un espace donnés [2]. En critiquant les discours dominants sur la précarité, il demeure possible de rejeter une posture fataliste en explorant ou en (re)découvrant des actions qui la combattent et qui y résistent activement. La tenue de la Grande Manifestation pour les Arts #1 devant les bureaux du ministère de la Culture et des Communications du Québec le 18 avril 2024 constitue un autre témoignage de l’engagement des artistes et des travailleur·euses culturel·les sur le plan politique.

Qu’en est-il dans le secteur culturel ?

Dans le secteur culturel québécois, où une majorité de travailleur·euses sont salarié·es, on observe aussi un faible taux de syndicalisation malgré d’importants niveaux de précarité. Bien sûr, le travail culturel recouvre une variété de professions et de domaines : création et production artistique, technique et opérationnel, collecte et préservation du patrimoine, gestion de la culture, etc. Les conditions de travail varient aussi en fonction d’autres facteurs tels que la taille de l’organisation, son budget, ses sources de financement, le poste en question, etc.

Même si les revenus tirés d’un emploi culturel demeurent en moyenne plus élevés que ceux qui découlent de l’exercice d’une pratique artistique, l’étude des salaires dans les organismes culturels québécois réalisée par Compétence Culture en 2019 montre qu’une part significative des postes classiques (4 sur 11) sont associés à un salaire horaire qui oscille entre 20 et 25 $ [3]. Ceci est préoccupant considérant que l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) a établi le revenu horaire viable pour le Québec à 20 $ de l’heure en 2023 [4]. Autrement dit, une part significative de postes dans les organismes culturels du Québec permettent à peine aux personnes qui les occupent de vivre une vie exempte de stress financier. La même étude de Compétence Culture révèle également des lacunes importantes relatives aux protections conférées par le travail culturel, et notamment au niveau de l’accès des travailleur·euses à un régime d’assurances collectives et à un régime de retraite. Encore une fois, le faible taux de syndicalisation intrigue et interpelle. 

Limites et possibilités de la syndicalisation

Plusieurs facteurs peuvent expliquer pourquoi la communauté culturelle priorise souvent des stratégies de luttes plus éphémères, spontanées ou horizontales plutôt que des tactiques institutionnalisées comme la syndicalisation. Outre le manque d’éducation en matière de droits au travail, l’organisation du secteur fait souvent paraître la syndicalisation comme un outil contre-productif. Les structures artistiques et culturelles, elles-mêmes souvent largement financées par l’État et donc également victimes de la précarisation ambiante, sont régulièrement perçues comme des partenaires plutôt que des employeurs. Au sein des nombreux OBNL qui composent l’écosystème culturel, l’usage de tactiques syndicales classiques comme la grève n’est pas toujours susceptible d’avoir le même impact qu’au sein de structures tournées vers l’accumulation de profits.

Si la syndicalisation peut paraître, aux yeux des artistes et des travailleur·euses culturel·les, comme une stratégie peu attrayante, voire hors de leur portée, il demeure que des gains significatifs en matière de droits au travail pourraient être acquis dans de plus grosses organisations ou entreprises culturelles par la syndicalisation. Cependant, des obstacles au niveau de la capacité et de la volonté des syndicats d’organiser efficacement le travail culturel persistent. Au-delà de l’absence potentielle de volonté politique et financière des syndicats à s’engager dans une telle démarche, le fait que ceux-ci déploient généralement leurs actions de manière décentralisée et non coordonnée à travers les établissements constitue une limite importante à l’amélioration des conditions de travail d’un point de vue structurel. La compétition entre syndicats nuit également à leur collaboration. Cette approche devra changer pour que de véritables gains collectifs soient envisageables dans le futur. 


[1Laurence D. Dubuc, L’action stratégique des artistes en arts visuels et de leurs collectifs en contexte de précarité du travail : Quel(s) rôle(s) pour les centres d’artistes autogérés situés à Montréal ?, thèse de doctorat, École de relations industrielles, Université de Montréal, 2022.

[2Isabell Lorey, State of Insecurity : Government of the Precarious, Londres, Verso, 2015.

[3Compétence Culture, « Étude sur la rémunération des travailleurs culturels au sein des organismes artistiques et culturels québécois », 2019. En ligne : competenceculture.ca/wp-content/uploads/sites/2/2020/01/fc3e2bb03cf7aeb_file.pdf

[4Louis Gagné, « Au Québec, gagner moins de 20 $ de l’heure condamne à rester pauvre ». En ligne : ici.radio-canada.ca/nouvelle/1976149/etude-revenu-viable-quebec-2023-iris-inflation-hausse-prix-salaire-minimum-pauvrete

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