Une sagesse qui se perd

No 100 - Été 2024

Queer

Une sagesse qui se perd

Judith Lefebvre

S’inspirant du mouvement anti-trans britannique, le gouvernement du Québec a créé un « comité de sage » censé légitimer la transphobie d’État. La résistance s’organise.

Après une escalade verbale de quelques semaines l’automne dernier impliquant le Parti conservateur du Canada, le Parti québécois et la CAQ sur les toilettes mixtes dans les écoles, le gouvernement de François Legault a annoncé la mise sur pied d’un comité pour « étudier les questions sensibles liées à l’identité de genre ».

Le gouvernement a ensuite entamé des négociations avec le directeur général du Conseil québécois LGBT dont la nature n’a pas été révélée par ce dernier, faisant l’objet d’une entente de confidentialité selon lui. En décembre pourtant, la ministre de la Famille annonçait un comité composé uniquement de personnes cisgenres, dont deux membres ayant des liens documentés avec PDF Québec, un des principaux lobbys transphobes de la province [1].

Devant le ridicule de l’exercice et l’ambiguïté volontaire de la mission du comité, une coalition de militant·es grassroot s’est formée pour demander sa dissolution pure et simple. Cet appel avait été appuyé par 143 organismes et plus de 1000 personnes au moment du lancement de la campagne intitulée Nous ne serons pas sages en avril dernier [2].

Les appuis viennent d’un large éventail de luttes, tant féministes que syndicales ou étudiantes, et des comités régionaux ont aussi été mis sur pied en Estrie, au Bas-Saint-Laurent et dans la région de Québec pour coordonner les efforts en dehors de la région métropolitaine. Après une première manifestation lors de la journée de la vengeance trans le 31 mars dernier, l’effort a également reçu le soutien du Réseau Enchanté, un rassemblement pancanadien d’organismes 2SLGBTQIA+.

Un village Potemkine

Selon François Legault, son comité aviseur aurait été créé pour apaiser les débats initiés par le mouvement 1 Million March 4 Children, qui avait affronté des militant·es queers antifascistes au centre-ville de Montréal en septembre dernier. Son rapport, prévu pour 2025, doit permettre d’adopter des orientations gouvernementales sur les questions liées au genre.

Cela n’a pas empêché Bernard Drainville [3], ministre de l’Éducation, d’annoncer un moratoire immédiat sur les toilettes mixtes dans les écoles du Québec en mai 2024, déclarant au Devoir qu’il avait « confiance que [les membres du comité des sages] n’arriveront pas à la conclusion inverse » [4].

L’honnêteté du ministre est surprenante, mais quand on compare le coût politique relatif de la transphobie dans les autres pays où le mouvement anti-trans a eu un certain succès, on remarque qu’il est plutôt favorable aux réactionnaires. En ce sens, il se pourrait que le gouvernement ne voie simplement plus l’utilité de prendre des pincettes. La panique médiatique accordée récemment aux transitions chez les mineur·es au Québec a sans doute contribué à cette perception.

L’écran de fumée n’aura duré que quelques mois, mais heureusement les militant·es de la campagne Nous ne serons pas sages et leurs allié·es auront su voir à travers dès le départ. Avec un véhicule politique et une base militante déjà mobilisée, ce mouvement est voué à prendre de l’ampleur au fur et à mesure que le gouvernement abandonnera les gants blancs.

Mais la communauté trans seule est trop peu nombreuse pour remporter ce combat. Il faudra donc plus que des appuis et des paroles de la part des allié·es ; ça va prendre de l’argent et des bras.


[2En ligne : https://pas-sages.info

[3Bernard Drainville et Éric Duhaime s’exaspéraient ensemble de la « guerre des bécosses de Donald Trump » sur les ondes de FM93, le 23 février 2017. L’actuel ministre ridiculisait l’idée de toilettes genrées et souhaitait généraliser les toilettes mixtes.

[4Marie-Michèle Sioui, Le Devoir, 1er mai 2024.

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