Quand les élèves donnent la leçon

No 17 - déc. 2006 / jan. 2007

Grève étudiante au Chili

Quand les élèves donnent la leçon

par Antoine Casgrain

Au Chili, l’année politique 2006, les étudiantes du secondaire l’ont écrite. Tout a commencé en mai dernier, alors qu’une grève étudiante a touché l’ensemble du pays. Non satisfaits de la sortie de la crise, les lycéennes ont repris les manifestations, les occupations d’école et les grèves au mois d’octobre. Depuis la transition à la démocratie (1990), aucun mouvement populaire n’a autant secoué la classe politique au pouvoir. D’ailleurs, personne ne pensait qu’une protestation étudiante déboucherait sur une vaste remise en question du « modèle chilien ».

La révolution des « pingouins »

La quasi-totalité des écoles secondaires au Chili impose l’uniforme. Avec le veston de couleur sombre, la chemise blanche, leur petite taille, les groupes d’élèves du secondaire ressemblent quelque peu à des bandes de pingouins, d’où le surnom moqueur qu’on leur donne au Chili.

Durant le mois de mai 2006, les pingüinos commencent à se mobiliser. Au début, les manifestations d’adolescentes, en uniforme et le sac au dos, font peu parler d’elles. Les revendications principales du mouvement, du moins telles que relayées par les médias, ressemblent à celles qui ponctuent les manifestations annuelles des lycéennes : gratuité du transport en commun pour les étudiantes, augmentation du financement public et réforme de l’épreuve de sélection universitaire (PSU [1]). La PSU est une épreuve préalable à l’acceptation de tout étudiant à l’université. Le mouvement étudiant la critique, car il la considère comme un obstacle à l’accessibilité aux études : on doit payer pour passer l’épreuve et son calcul favoriserait les élèves issus de milieux favorisés.

L’arrogance des politiciennes et leur attitude à ne rien concéder auront l’effet contraire à celui désiré. Les étudiantes se lancent à l’assaut de leur lycée et des dizaines d’établissements sont paralysés par les occupations. Partie des lycées publics, la mobilisation rejoint rapidement des écoles privées subventionnées, des collèges techniques et quelques facultés universitaires.
Le petit pingouin dessiné en disant « No a la LOCE » a rapidement envahi toutes les rues et les façades de lycées du pays. Contrairement à l’habitude, la mobilisation ne touche pas que la région métropolitaine de Santiago : des lycées de toutes les régions sont occupés. En seulement dix jours, l’Assemblée de coordination des étudiants du secondaire (ACES) voit son membership exploser, passant de 60 à 200 associations étudiantes. Le 30 juin, une grève nationale mobilise entre 600 000 et 700 000 étudiantes.

Le mouvement va recueillir des appuis dans les autres secteurs : le collège des professeures, les comités de parents, les centrales syndicales, etc. La brutale répression policière qui s’abat sur les jeunes manifestantes est désapprouvée par l’opinion publique. La présidente Michelle Bachelet doit d’ailleurs rappeler à l’ordre le commandant des Carabineros, un premier geste en faveur des protestataires.

On s’aperçoit vite que le mouvement va bien au-delà de demandes sectorielles. Les assemblées étudiantes discutent du rôle de l’éducation, de la qualité de l’enseignement et de l’équité sociale. Une revendication centrale devient le fer de lance du mouvement : l’abolition de la Loi constitutionnelle organisationnelle de l’éducation (LOCE). Cette loi administrative, adoptée sous la dictature, place la responsabilité de l’éducation publique dans les mains des municipalités. Elle restreint le rôle de l’État central dans la gestion et le financement de l’éducation, tout en établissant le cadre dans lequel les écoles privées peuvent agir.

La tornade printanière

En juin, après deux semaines de grève étudiante, le gouvernement de Michelle Bachelet annonce qu’il cède aux deux revendications immédiates du mouvement : la gratuité des transports sur les heures de cours et la réduction des frais de passage de la PSU. La présidente crée de plus une Commission présidentielle sur l’éducation, une table de concertation visant à proposer des réformes à la Chambre des députées.

Les étudiantes acceptent la trêve, mais leurs représentantes indiquent qu’ils resteront vigilantes. En fait, l’ACES avait été échaudée par les précédentes consultations avec les fonctionnaires de l’éducation. Au mois de mai dernier, les représentantes étudiantes apprenaient que les fonctionnaires n’avaient même pas lu leurs propositions déposées… en décembre 2005 !

Gonflé à bloc, le mouvement secondaire exige désormais des changements radicaux dans le système d’éducation chilien. Un représentant étudiant résumait bien les revendications des adolescentes en lutte : «  Notre but est d’en finir avec l’éducation de marché. Nous ne voulons pas de réformes, sinon une révolution qui transforme l’éducation, qui transforme l’avenir. Nous voulons que l’État offre une éducation de qualité, qu’elle soit un droit, non un bien régi par l’offre et la demande » [2].

Dès la reprise des cours au mois d’août, les étudiantes reviennent à la charge, particulièrement dans le secteur ouest de Santiago et à Valparaiso. Le printemps chilien [3] est ponctué des manifestations étudiantes sur toile de fond de mobilisation sociale : les syndicats de l’enseignement et de la santé sont également en lutte. Les occupations ont repris en octobre, mais cette fois-ci les pouvoirs publics n’hésitent pas à envoyer les forces policières défaire les blocages.

La présence des représentantes de l’ACES à la Commission présidentielle fait l’objet d’un débat houleux et leur maintien dans cette instance consultative est voté par une faible majorité. C’est que la composition de la Commission marginalise le mouvement étudiant. Avec ses six places sur 85 membres, les étudiantes du secondaire se sentent marginalisées. Le comité n’a pas obtenu un mandat clair de réformer le système d’éducation : l’instance « citoyenne » ressemble davantage à une instance de concertation visant à paralyser le mouvement. Le rejet de la Commission par les porte-parole des étudiantes a créé des frictions avec les autres secteurs du « Bloc social » – étudiantes universitaires, professeures, syndicats – représentés autour de la table de négociation. Pourtant, les représentantes du secondaire persistent à croire que cette table a été créée grâce à eux et qu’ils peuvent la quitter si elle ne fait pas avancer leur revendication de fond : l’abrogation de la LOCE.

La LOCE : une lutte symbolique

Dans les années 1990, des revendications corporatistes et sectorielles avaient supplanté la perspective du droit à l’éducation dans les mouvements universitaires et secondaires. Dans un tel contexte, les demandes des enseignantes et des étudiantes finissent dans une valse des millions dont on peine à mesurer l’impact sur l’amélioration des infrastructures scolaires. Pendant ce temps, l’ensemble du système d’éducation subit la lente décadence de l’orientation néolibérale. Le coût des études universitaires équivaut à celui que l’on retrouve au Québec, mais le salaire moyen chilien est deux fois moindre ! Le privé est omniprésent à tous les niveaux, du primaire à l’université. Au secondaire, les classes moyennes peuvent compter sur une gamme d’écoles « particulières subventionnées », dont le financement rappelle celui des écoles secondaires privées au Québec. Tout comme ici, ces subventions encouragent l’élitisme, la compétition, la fragmentation socioéconomique ainsi que l’enseignement confessionnel et religieux.

En s’attaquant à la Loi organisationnelle constitutionnelle de l’éducation (LOCE), le mouvement étudiant tente de déterrer l’une des racines du modèle social chilien. Enchâssée dans la constitution par la dictature, la LOCE établit le cadre juridique par lequel l’éducation doit être considérée comme un bien du marché. Il garantit ce que la droite aime bien appeler la «  liberté académique », qui est en fait la possibilité de magasiner son école ou d’en commercialiser une. Finalement, le principal nœud de la LOCE se situe dans l’organisation décentralisée de l’éducation. Les municipalités ayant la responsabilité de la gestion des écoles primaires et secondaires, l’État se trouve à se dégager de ses obligations dans ce domaine. Cette division consacre également un fort déséquilibre entre les municipalités riches et les municipalités pauvres. Ces dernières sont souvent obligées de se faire compétition pour s’arracher les subventions supplémentaires offertes sporadiquement par l’État central. La dissolution de l’Université du Chili (autrefois étatique et nationale) a favorisé l’atomisation des universités, tout en faisant disparaître la force de frappe d’un mouvement étudiant unitaire.

Le combat contre la LOCE a permis d’engager la discussion publique sur le modèle de société hérité de la dictature. Sans jamais renoncer à ses revendications immédiates, le mouvement du secondaire a su leur donner des assises beaucoup plus fortes à l’intérieur d’un discours d’opposition au néolibéralisme [4]. En tant que sujet collectif d’un nouveau projet de société, le mouvement a pu obtenir un large appui populaire et une mobilisation inespérée. Il a su faire plier un gouvernement qui croyait détenir l’hégémonie sur le discours de « l’équité » et de la « citoyenneté ».

Un nouveau sujet social

Les protagonistes de ce mouvement social ont entre 15 et 18 ans. Enfants de la démocratie, ils sont nés à l’époque où le Chili se débarrassait de Pinochet. Ils ont très peu de liens avec la tradition de la gauche militante chilienne ; ce sont plutôt les fils et les filles du sous-commandant Marcos et de Seattle.

Partisans acharnés de la démocratie directe, les pingouins encouragent la prise de décision par assemblée, devenue la norme dans les lycées. Les porte-parole sont redevables aux assemblées et doivent s’en tenir aux mandats de la base.

En évoluant d’un sujet collectif à celui d’acteurs de changement social, les étudiantes tracent ainsi une manière de faire la politique, une démocratie interne et une autonomie en voie d’être reprise par d’autres mouvements comme les employées de la santé et les professeures.

Contrairement au conflit majeur des travailleurs des mines de cuivre au mois d’août, le conflit étudiant a reçu des appuis importants de plusieurs secteurs de la population. Cet appui vient justement du fait que le mouvement étudiant met en avant-plan des changements sociaux en faveur de l’égalité et de la démocratie. À travers une société façonnée par le modèle néolibéral, l’individualisme de la rationalité économique et la multiplication des emplois atypiques ont entraîné un repli du sujet sur son autonomie. Cette autonomie, on s’en sert désormais pour revaloriser la citoyenneté, articuler son existence autour de la résistance et développer un mouvement social radical.


[1En espagnol : Prueba de selección universitaria.

[2Tiré de Punto Final, no 621, 11 août 2006, p. 6.

[3Le printemps austral s’étend de septembre à décembre.

[4Un peu comme lors de la grève étudiante de 2005 au Québec : le débat sur la gratuité scolaire comme « choix de société » a renforcé la revendication des « 103 millions », tout en catapultant la mobilisation.

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