Le financement des arts et des lettres au Québec

Cap vers le privé

par Catherine Caron

Catherine Caron

Les effets de la pensée et des politiques néolibérales sont manifestes dans des domaines comme l’éducation ou la santé au Québec et ils ont été largement exposés et discutés sur la place publique. Mais qu’en est-il du milieu de la culture, notamment celui des arts et des lettres ? Quelles sont les actions récentes du gouvernement libéral touchant les arts ?

Ce gouvernement ne craint pas d’être inconséquent face à l’une de ses cinq missions essentielles – l’identité et donc la culture – et face aux grandes priorités énoncées dans sa plate-forme culturelle intitulée De rempart à tremplin ainsi que dans le Plan stratégique 2005-2008 du ministère de la Culture et des Communications. Ces deux documents placent l’amélioration des conditions socioéconomiques des artistes en tête des priorités. Comment expliquer alors que l’on ait gelé à répétition, en 2005 et en 2006, les crédits du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) et de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), les deux principaux organismes subventionneurs agissant sur les conditions socioéconomiques des artistes et des écrivains au Québec ? Ajoutant l’insulte à l’injure, en 2006, le gouvernement prenait une telle décision tout en augmentant de 50 M $ les crédits du ministère de la Culture et il divisait pour mieux régner en investissant dans le patrimoine culturel et les projets d’immobilisation plutôt que dans la création et la diffusion d’œuvres artistiques.

Mais plus significatif encore, le ministère de la Culture créait le programme Placements Culture, doté d’un budget de départ de 5 M $ (gérés par le CALQ), auxquels est venu s’ajouter un autre 5 M $ en août 2006 (et accessoirement 600 000 $ au CALQ). Passons sur les mesures fiscales d’étalement du revenu qui sont de peu d’intérêt pour la moitié des artistes du Québec qui gagnent moins de 20 000 $ par année et souvent moins si on exclut les revenus ne provenant pas de leur activité artistique.

Le message du gouvernement libéral est donc clair : l’État se désengage en matière de soutien public aux arts et aux lettres. Place à l’initiative privée ! Le programme Placements Culture vise à inciter «  le secteur privé à s’engager plus intensément dans le financement des organismes de la culture et des communications » [1]. Il s’agit, pour les organismes artistiques, de recueillir des fonds privés et de constituer ensuite un fonds de dotation. En contrepartie, le CALQ accorde une subvention à l’organisme dont une part doit aussi être placée dans un fonds de réserve pour fins de fructification…

Quelle a été la réaction du milieu artistique face à cela ? Il n’y a pas eu de véritable tollé en prenant d’assaut la rue, les salles de spectacles et les tribunes médiatiques. Le Mouvement pour les arts et les lettres (M.A.L.) [2], l’Union des artistes ou les associations professionnelles ont certes vivement protesté et émis des avis critiques concernant Placements Culture, parce qu’il est évident qu’un tel programme profite principalement aux grands organismes ayant la capacité de lever des fonds privés de manière un tant soit peu significative. Mais dans le quotidien, sur le terrain, la phrase qui est désormais sur de nombreuses lèvres est : « on va aller chercher de l’argent dans le privé… ». L’heure semble plutôt être à la débrouillardise et à un réflexe d’adaptation prenant de plus en plus l’allure d’une renonciation.

S’allier à ceux qui affaiblissent les finances publiques

On accepte ainsi, lentement mais sûrement, le déclin progressif du soutien public aux arts comme un fait inévitable. Celui-ci est pourtant injustifiable dans la période de croissance économique exceptionnelle que nous connaissons actuellement. Le M.A.L. l’a souligné à juste titre lors des consultations publiques sur la dette. Il serait combien crucial que le milieu des arts et des lettres pousse plus loin sa compréhension des enjeux du néolibéralisme, qu’il comprenne que ce qu’il quêtera de plus en plus activement auprès de gros joueurs du secteur privé, ce sont les mêmes dollars que ces grandes corporations à but lucratif dérobent quotidiennement à l’État. Comment ? En ne payant pas leur juste part d’impôts, en bénéficiant de privilèges fiscaux proprement scandaleux, sans pour autant honorer leurs engagements en termes de création d’emplois et d’investissements, et en pratiquant l’évasion fiscale sous toutes ses formes. De plus, pour encourager les arts, le secteur privé se voit offrir d’autres avantages fiscaux venant réduire encore davantage sa contribution aux recettes de l’État, recettes tellement nécessaires au financement des arts. Sans chercher à démoniser le secteur privé, qui a certes un rôle légitime à jouer dans le financement des arts au Québec mais un rôle que d’aucuns reconnaissent comme étant secondaire par rapport à celui de l’État, on peut se demander si le milieu artistique se rend compte des doubles jeux du privé ? De sa responsabilité dans l’affaiblissement des finances publiques ? Par rapport au milieu social, il semble évoluer dans la marginalité et en décalage quant à ce type d’analyse.

Le sous-financement chronique est évidemment largement responsable de cette situation. Une étude de Hill Strategies, commandée par la Conférence canadienne des arts, révèle que les dépenses culturelles des gouvernements au Canada ont en fait diminué de 0,3 % si on tient compte de l’inflation ayant eu cours entre 1992 et 2002. À l’opposé, le nombre de travailleurs culturels augmentait de 20 %, le nombre d’artistes de 29 %, les dépenses culturelles des consommateurs de 19 %, la population de 11 % et le PIB de 39 %. La part du financement public dans le budget des organismes ne cesse de baisser, venant anéantir l’idée souvent répandue d’un secteur sous perfusion étatique. Il se produit ainsi progressivement la même chose que dans d’autres secteurs de la société : le sous-financement public causé par la domination du courant néolibéral chez nos gouvernements crée les conditions de l’acceptation progressive d’un rôle accru pour le privé dans le paysage culturel et rend difficile la mobilisation active et la solidarité.

De mal en pis

Dans ce contexte, même les réussites passées des campagnes du M.A.L. – un effort de concertation inédit de l’ensemble des milieux artistiques depuis 1999 – n’ont pu produire les changements escomptés pour une majorité d’artistes et restent trop peu valorisées. Alors que plusieurs ministères subissaient gels et coupures, le M.A.L. faisait des gains (28 M $ de plus pour le CALQ, en plus de sommes importantes pour le Conseil des Arts du Canada). Plusieurs mesurent peut-être mal le caractère exceptionnel de ce résultat obtenu dans un contexte politique défavorable.

Les mobilisations de type « lobbying » politique sur fond d’arguments à portée économique ont certes toujours eu de la difficulté à exciter et à mobiliser massivement les artistes à la base. Outre la précarité du métier, la marginalité ou la faible politisation (palpable malgré l’engagement social de nombreux artistes et la lutte d’avant-garde menée contre la soumission de la culture aux accords commerciaux internationaux), l’une des causes de cela pourrait bien être un insidieux sentiment d’illégitimité qu’il serait intéressant d’étudier. Comment l’artiste peut-il se sentir légitimé de demander son dû à l’État alors qu’il entend tous les jours qu’on n’a plus les moyens de soutenir comme avant des systèmes aussi vitaux que ceux de la santé ou de l’éducation ? Comment croire en sa valeur et au rôle qu’on joue dans la société en tant que chorégraphe ou danseur professionnel quand la population se passionne pour les « steppettes » de vedettes comme Anne-Marie Losique ou François Morency au Match des étoiles, en ignorant tout des créations des Édouard Lock, Marie Chouinard, Benoît Lachambre ou Lynda Gaudreau, pourtant tous invités dans le club très prestigieux des chorégraphes programmés au Théâtre de la Ville de Paris ?

D’autres signes attestent du phénomène de marchandisation de la culture qui s’opère. Des directeurs de marketing associent bien aisément l’art au commerce en annonçant des œuvres artistiques sur des pots de yogourt ou en donnant une telle visibilité aux commanditaires privés qu’on a l’impression que le Théâtre du Nouveau Monde, par exemple, reçoit plus d’argent de la Banque nationale du Canada que de l’État québécois. Est-ce le cas ? La précarité des budgets va, pour sa part, de pair avec celle des emplois. Le travail autonome est répandu, relayant souvent au rang d’utopie l’idée même qu’il soit possible (voire parfois obligatoire en vertu des lois du travail) d’offrir des contrats permettant d’accéder à de précieux avantages sociaux. L’heure est de plus en plus aux gagnants, à ceux qui réussissent au box-office comme dans le cirque médiatique.

Tout cela est préoccupant pour l’avenir. On se prend à penser qu’il faudrait un gouvernement encore plus franchement néolibéral qui couperait significativement les budgets des arts et des lettres pour provoquer enfin une nouvelle sorte de refus global, une véritable onde de choc qui pourrait politiser davantage les artistes et les travailleurs culturels (à l’instar des récentes mobilisations étudiantes). Car en l’absence d’un degré de politisation plus marqué, on peut craindre que ne s’effrite sérieusement le large consensus à l’effet que la vitalité et la diversité de la création artistique au Québec doivent reposer sur le levier fondamental qu’est l’État pour exister. Cette charge contre les artistes est d’ailleurs en train de se concrétiser à travers les coupures inacceptables du gouvernement Harper, dévoilées au même moment que d’importants surplus budgétaires, concernant notamment les tournées internationales des artistes. Les effets d’une telle décision sont si dévastateurs que cela a entraîné une vive protestation qui a fait reculer le gouvernement.

Les milieux artistiques peuvent avoir un grand pouvoir politique… Souhaitons qu’ils accroissent leur action et leur vigilance car, comme le dit Laurent Lapierre, professeur titulaire à l’École des HEC [3], « à Montréal et au Québec, on ne peut penser trouver de “ l’argent privé ” pour compenser le désengagement de l’État. Il faut que les milieux artistiques et culturels se mobilisent contre cette aberration. L’infrastructure d’affaires ici ne suffira jamais. Les dernières campagnes électorales ont eu pour thème la santé. Il faut que les prochaines aient pour thème la culture. Pour ce faire, il ne faut pas donner dans la dentelle. Toutes les institutions culturelles devraient décréter deux “ journées incultes ” pendant les prochaines campagnes électorales : fermeture de tous les journaux, des postes de radio et de télévision, des cinémas, des musées, des théâtres, des bibliothèques, etc. Sans ces institutions, il n’y a pas de vie politique possible ».

P.-S.

Catherine Caron

Travailleuse culturelle et militante d’ATTAC-Québec, l’auteure est également secrétaire de rédaction de la revue Relations.

NOTES

[1] Site du MCCQ : http://www.mcc. gouv.qc.ca

[2] Lire l’entrevue réalisée avec Stanley Péan, président du M.A.L., dans À bâbord !, no 10, été 2005, p. 36-37.

[3] Lors des 17e Entretiens du Centre Jacques-Cartier, octobre 2004.

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