Accueil du site > No 17 - déc. 2006 / jan. 2007 > Luttes contre les mégastores

Observatoire des luttes

Luttes contre les mégastores

par Sébastien Despelteau

Sébastien Despelteau

Très populaires auprès des consommateurs, les magasins à grande surface [1] suscitent de plus en plus une vive opposition chez les résidants des quartiers où leur implantation est prévue, lorsqu’ils ne sont pas dénoncés par des syndicats et autres groupes de défense des travailleurs pour les piètres conditions de travail qu’ils offrent à leurs employées. Face aux Home Depot, Loblaws et autres géants du commerce de détail, la contestation s’organise, des citoyennes se mobilisent. Parmi ces « mégamagasins », Wal-Mart est sans conteste le plus grand adversaire.

Fondée par l’Américain Sam Walton en 1962, Wal-Mart est devenue l’une des multinationales les plus puissantes. Avec plus de 3 500 magasins aux États-Unis et plus de 1 500 dans près d’une quinzaine de pays, son chiffre d’affaires dépasse annuellement les 320 milliards de dollars américains. Dans les prochaines années, Wal-Mart compte accélérer sa croissance. Bien que l’entreprise vende déjà de tout parmi les biens de consommation, elle cherche à occuper davantage les secteurs de la santé et de l’alimentation. Dans ses « hypermarchés », des produits biologiques ont fait leur entrée récemment. En 2005, même le secteur bancaire aux États-Unis était dans la mire de Wal-Mart. Grâce à la diversification de ses produits et services, le géant américain se rapproche ainsi du modèle de consommation qu’il a contribué à fonder, le one-stop shopping : se rendre à un seul magasin pour faire tous ses achats, et ce, au plus bas coût possible (« always low prices »). La quête incessante des « plus bas prix » a cependant ses revers. D’année en année, la liste des récriminations contre le numéro un mondial du commerce de détail ne cesse de s’allonger…

Les luttes locales contre Wal-Mart

Les premières luttes locales contre Wal-Mart remontent aux années 1990, plus précisément en 1993, à Greenfield au Massachusetts, où Al Norman initie un mouvement d’opposition à l’établissement d’un mégamagasin Wal-Mart. À la suite de sa victoire, Norman a été approché par d’autres citoyens souhaitant eux aussi stopper Wal-Mart. Depuis, celui que l’on surnomme «  le gourou du mouvement anti-Wal-Mart » estime que plus de 200 municipalités américaines ont jusqu’ici réussi à empêcher la construction d’une grande surface [2]. Au Canada, où Wal-Mart est implanté depuis 1994, la contestation prend forme. Par exemple, en juin 2005, la ville de Vancouver rejetait les projets de magasins à grande surface de Wal-Mart et Canadian Tire, alors qu’au Québec, c’est à la construction projetée d’un Wal-Mart et d’un mégacentre commercial dans l’ancienne carrière Francon que se sont opposés, en 2006, des citoyens du quartier Saint-Michel à Montréal avec l’appui de cinq sociétés de développement commercial et du parti Projet Montréal. Pour repousser Wal-Mart, ses opposants exercent principalement des pressions sur les élus locaux.

À l’échelle locale, les revendications sur lesquelles reposent les luttes anti-Wal-Mart sont souvent liées à la protection du cadre de vie. D’abord, la construction d’un Wal-Mart se fait au détriment de considérations environnementales et de la protection du territoire (land use issues). On appréhende l’homogénéisation des paysages qu’entraîne la prolifération de ces gigantesques bâtiments construits pour accueillir Wal-Mart. Quant à la qualité de vie, elle risque d’être troublée par les activités de fonctionnement d’un mégamagasin : augmentation du trafic automobile (consommateurs, livreurs de marchandises), importance accrue des grandes voies de circulation (autoroutes). Certes, l’implantation d’un nouveau magasin Wal-Mart créera de nouveaux emplois (fort mal payés), mais aussi de nouveaux chômeurs dans les commerces déjà établis, en raison de leur propre fermeture ou ralentissement. Les artères commerciales, pourtant vitales à la prospérité et à la survie des villes, devront alors être soutenues par les pouvoirs publics. Contrairement aux arguments avancés par ses promoteurs et porte-parole, Wal-Mart ne représente pas, du point de vue des militants locaux, une solution viable au développement économique des communautés. Une étude américaine a même observé que la pauvreté a tendance à s’accroître après l’arrivée de Wal-Mar [3].

Les enjeux sociaux

Les inquiétudes que soulève l’arrivée de Wal-Mart dans une municipalité ne sauraient se limiter à la seule protection du milieu de vie. Sur le plan socioéconomique, les bas salaires, les mauvaises conditions de travail et la faible couverture sociale (maladie, retraite) figurent parmi les plus sévères critiques adressées à Wal-Mart et à ses fournisseurs. Le traitement infligé aux employées de Wal-Mart affecte même l’ensemble des salariés des commerces de détail : « Les prix bas ne tombent pas du ciel », rappelle Serge Halimi, « la firme déprime les rémunérations là où elle se déploie. Elle crée les conditions des “everyday low prices”. Au passage, elle multiplie le nombre des clients qui n’auront bientôt d’autre recours que de devoir économiser dans ses rayons » [4]. Quant aux syndicats, à l’exception de la Chine [5], aucun n’a pu faire son entrée chez Wal-Mart et, là où ils ont réussi, l’entreprise a fermé son magasin avant la signature d’une première convention collective. Tel est le sort qu’ont subi les employées du Wal-Mart de Jonquière, en 2005, et c’est peut-être celui qui attend les nouveaux syndiqués du Wal-Mart de Saint-Hyacinthe, lorsque la multinationale aura épuisé l’arsenal de son activisme judiciaire.

Face à de tels abus, plusieurs groupes combattent la multinationale américaine (avant ou après son implantation), tantôt en vue de préserver les conditions de travail et salariales des employés des commerces de détail en concurrence avec Wal-Mart, tantôt dans le but d’améliorer le sort des employées de Wal-Mart – ou de ses fournisseurs. En voici quelques exemples.

En 2004, à Inglewood, une banlieue pauvre de Los Angeles, un regroupement de citoyens, travailleurs, petits commerçants, leaders religieux et organisations communautaires est parvenu à repousser Wal-Mart par la voie référendaire, au terme de deux années d’effort [6]. À 61 %, les électeurs ont rejeté la mesure 4A que Wal-Mart avait proposée par l’entremise du Citizen’s Committee to Welcome Wal-Mart to Inglewood, une organisation mise sur pied par la multinationale dans le but de passer outre une décision déjà prise par les élus municipaux.

En 2005, sur le plan international, on apprend qu’un « regroupement de 900 syndicats de près de 150 pays projette de relancer les efforts de syndicalisation au sein de la chaîne Wal-Mart à l’extérieur du territoire américain » [7]. De son côté, l’ONG National Labour Comittee dénonce les exigences démesurées de Wal-Mart à l’endroit de ses fournisseurs étrangers, qui forcent ceux-ci à diminuer les salaires (déjà très faibles) et à prolonger la durée du travail (jusqu’à 12 heures par jour, 7 jours sur 7). En septembre 2005, l’International Labor Rights Fund déposait une plainte devant un juge fédéral américain pour que cessent de telles injustices en Chine, au Bangladesh, en Indonésie, au Nicaragua et au Swaziland.

Enfin, en 2006, les plus récentes mobilisations organisées en faveur des employées de Wal-Mart sont celles de WakeUp Wal-Mart, un site web mis en ligne par la United Food and Commercial Workers International Union, et du Bureau of Worker Health, un très large regroupement d’organismes syndicaux, communautaires, environnementaux, étudiants, de défense des immigrants, etc. Alors que WakeUp Wal-Mart a effectué une campagne de sensibilisation dans près d’une trentaine de villes américaines, le Bureau of Worker Health a coordonné une journée nationale où tous les Américains étaient invités à « mettre Wal-Mart en quarantaine » (Quarantine Wal-Mart). On voulait ainsi dénoncer la faiblesse des salaires que touchent les employées de Wal-Mart et l’absence d’un programme d’assurance santé (healthcare) complet et abordable.

Comme on peut le constater, si certains militent contre la famille Walton pour assurer l’intégrité de leur milieu de vie, d’autres opposants cherchent à transformer cette multinationale et la soumettre à des pratiques commerciales et industrielles beaucoup plus respectueuses des droits des travailleurs, non seulement dans les magasins, mais aussi chez ses sous-traitants…

P.-S.

Sébastien Despelteau

Professeur en sciences humaines, Cégep Marie-Victorin

NOTES

[1] Selon un sondage mené en 2006, Wal-Mart est la « destination de magasinage favorite » des Québécoises (27 %), suivi de Sears et Canadian Tire (La Presse, 5 octobre 2006).

[2] Al Norman, Sprawl-Busters, section « Victories », en ligne : http://www.sprawl-busters.com.

[3] Stephan J. Goetz et Hema Swaminathan, « Wal-Mart and County-Wide Poverty », Social Science Quarterly, vol. 87 no 2, juin 2006, p. 211-226.

[4] Serge Halimi, « Wal-Mart à l’assaut du monde », Le Monde diplomatique, janvier 2006, p. 1, 16-18.

[5] En réalité, la syndicalisation des employées de Wal-Mart en Chine a été menée par une organisation placée sous l’autorité du Parti communiste chinois et par laquelle le gouvernement pourra empêcher les grèves et les mouvements sociaux, en nette croissance depuis quelques années. Libération, 28 août 2006.

[6] Olivier Esteves, « Résistances populaires », Le Monde diplomatique, janvier 2006, p. 16-17.

[7] 7. Le Devoir, 25 août 2005.

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