Les patrons ont toujours aimé l’État-nation

No 17 - déc. 2006 / jan. 2007

Les patrons ont toujours aimé l’État-nation

Entretien avec Antonio Negri

Philosophe et militant de gauche, Antonio Negri développe depuis plusieurs années une pensée politique qui ouvre de nouvelles perspectives sur le travail, les classes sociales, les formes d’oppression biopolitique et les nouveaux lieux de résistance. En travaillant à partir du concept de « multitude » plutôt qu’avec celui de « peuple », Negri déplace le paradigme de l’État-nation vers un réseau de singularités, de sujets engagés, qui propose un vivre en commun, une communauté dans l’action. Antonio Negri a écrit, en collaboration avec Michael Hardt, Empire (2000) et Multitude (2004). Il a aussi publié récemment Job, la force de l’esclave (2002), Fabrique de porcelaine : pour une nouvelle grammaire du politique (2006) et Lent Genêt : essai sur l’ontologie de Giacomo Leopardi (2006). Dans le présent entretien accordé à À bâbord ! lors de son passage à Montréal en avril 2006, Negri revient sur les dernières élections italiennes, sur le Contrat de première embauche (CPE) en France et sur sa prise de position en faveur de l’Union européenne.

À bâbord ! – Avez-vous suivi le déroulement des dernières élections italiennes ?

Antonio Negri – J’étais à Paris depuis quelques jours, je n’ai donc pas suivi les élections. Le problème des élections italiennes, ce n’est pas Berlusconi. C’est le problème de la gauche, une gauche qui n’existe pas ! Berlusconi est seulement celui qu’il est ! Cet homme d’affaires et de la publicité est un monstre de corruption capable de faire devenir riches tous ceux qui le touchent. Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a encore rien dit. La gauche n’a pas de programme de rechange. Cette gauche consiste en un ensemble de forces complètement impuissantes qui, comme toute la gauche dans les pays développés, n’a pas compris la transformation du mode de production. Le fait est que maintenant – je ne le dis pas de manière complète ni définitive –, c’est de plus en plus le travail immatériel, intellectuel, la dimension cognitive du travail et du savoir qui sont les éléments absolument fondamentaux. C’est seulement en prenant acte de cela qu’on peut commencer à construire un nouveau projet de vie citoyenne.

D’un côté, d’un point de vue corporatif, la gauche défend de vieilles positions complètement minoritaires. De l’autre, elle se déplace vers une espèce de « classe moyenne » qui n’existe plus. Elle se déplace ainsi vers le centre pour lier les groupes corporatifs qu’elle possède – parce qu’elle les possède, en Italie, à travers ce qui est l’organisation économique (la mairie, les coopératives, les banques, etc.). Par ailleurs, cette « classe moyenne », qui n’existe plus et dans laquelle on peut reconnaître justement les couches du travailleur intellectuel, des couches surtout liées aux services, connaît une crise formidable, extrêmement puissante. Berlusconi, fort en démagogie, est capable de recueillir cette « classe moyenne », pas eux. Ils arrivent au gouvernement, mais je ne sais pas combien de temps ils auront pour essayer de faire un gouvernement.

ÀB ! – Finalement, le centre droit et le centre gauche, comme vous le montrez, se recoupent bien souvent, ce qui semble produire une stagnation du pouvoir parlementaire.

A. N. – Il y a stagnation due au fait qu’ils ne se soient pas renouvelés. Et quand ils ont essayé de se renouveler, ils se sont aplatis sur une espèce de centre administratif du processus politique.

ÀB ! – Face à cette stagnation qu’on commence à ressentir et qui transparaît même dans les médias lorsque le centre gauche et le centre droit se tiraillent, est-ce que ce ne serait pas justement un bon moment pour percevoir la dynamique de la multitude ?

A. N. – La multitude n’est pas toujours meilleure. Il peut y avoir aussi une « mauvaise » multitude, une multitude obligée de rester dans le processus de domination. La révolution – le fait qu’il existe des multitudes –, ce n’est pas le fait qu’il existe un processus révolutionnaire à naître. Il y a quand même un redoublement continu, même avec la résistance des singularités dans la multitude.

ÀB ! – Avez-vous un exemple de « mauvaise multitude » ?

A. N. – On voit un exemple de « mauvaise multitude » avec la situation politique italienne. De ce point de vue absolument précis, vous avez vraiment une société complètement bloquée, bloquée de tous les points de vue et même d’un point de vue productif. Je crois que c’est la seule société européenne qui a une croissance zéro.

ÀB ! – Dans Empire, vous avez défini avec Michael Hardt trois droits qui favoriseraient le mouvement de la multitude : le droit de la citoyenneté mondiale, le droit à un salaire social et le droit à la réappropriation des moyens de production à l’ère post-fordiste, c’est-à-dire le droit d’avoir accès à la connaissance, à l’information, à la communication et aux affects et le droit de les contrôler. Croyez-vous encore en ces droits ? Le droit à la réappropriation, que vous définissez comme le telos de la multitude, fait-il de cette dernière l’organe de gestion du commun ou de l’ordre social ?

A. N. – Je crois en effet que c’est absolument fondamental. C’est évident que – il s’agit presque d’une métaphore – c’est l’ordre de la Toile, du Net qui appelle aussi l’ordre de la multitude. On peut penser au rhizome, cet ordre horizontal, cette accumulation singulière de travaux qui se développe pour arriver, d’un côté, à l’indépendance de la coopération, qui est une indépendance qui naît des singularités, et, d’un autre côté, à la croissance commune de ce développement. Ce n’est pas un hasard si cet horizon est continuellement menacé. Je ne pense pas qu’on soit à un point irréversible, mais c’est hors de tout doute que le capital essaie d’y mettre la main et de se l’approprier d’une manière absolument fondamentale. Quand on parle de réappropriation, ici, on parle vraiment de la possibilité de vivre d’un point de vue politique cette expérience du Net, de la coopération dans le Net, de la liberté possible dans le Net. Dernièrement, par exemple, en France, une des choses les plus importantes, à côté du CPE, c’est la lutte pour la possibilité de recopier la musique. Cela est fondamental. Une autre chose fondamentale, par exemple, c’est le fait que Gilberto Gil, le ministre brésilien de la Culture, a vraiment ouvert le Net à tout le monde. Tous ont la possibilité de se l’approprier. Ce sont des formes de démocratie réelles. C’est évident toutefois que ces contenus sont des passages.

Même la question du salaire social, de la citoyenneté garantie pour tous, universelle et inconditionnelle est en train de se poser, par exemple dans la lutte contre le CPE. Tout le monde a commencé à comprendre que cette mobilité spatiale et cette flexibilité temporelle demandées à la force de travail, surtout à la jeune force de travail, avaient la nécessité d’avoir, comme on dit, des filets de protection. C’est-à-dire que lorsque l’on accepte de vivre comme on nous le demande, sans revenu continu tout en restant lié à cette variation du temps et de l’espace, la seule solution est justement de construire des filets de sauvegarde. C’est ce que représente le revenu de citoyenneté, bien qu’il puisse être aussi utilisé comme moyen d’exclusion, comme une loi pour le pauvre, pas comme une forme d’intégration. Il faut être extrêmement vigilant sur cela. Évidemment, quand nous proposons certaines idées qui nous paraissent importantes, il faut aussi être attentif aux formes dans lesquelles ces propositions peuvent être utilisées. C’est seulement, me semble-t-il, si on revient au grand problème, le problème constitutionnel qui est le problème de la transformation des formes de l’organisation de la vie sociale, que ces propositions peuvent être interprétées.

ÀB ! – Est-ce que votre engagement pour la Constitution européenne irait dans ce sens-là ?

A. N. – Mon engagement pour la Constitution européenne est l’une des expériences les plus absurdes que j’ai vécues dans la dernière période. Je croyais que se battre contre quelque chose que les Américains ne voulaient pas était utile (rires). Je pense qu’à partir de 1953, à partir de la Communauté européenne de défense, les Américains, pendant 50 ans, se sont opposés au fait que l’Europe puisse être un pôle mondial fondamental, que d’un point de vue géopolitique elle puisse devenir quelque chose qui structurellement résisterait à Washington. Toute l’extrême gauche m’a dit que j’étais un traître. Je ne croyais pas qu’il était aussi facile de devenir traître étant donné que j’avais vécu d’autres expériences qui ne m’avaient pas permis de devenir traître ! C’est vrai que la Constitution européenne, dans la façon dont elle a été présentée, n’était pas utile pour construire un espace de multitude dans lequel des propositions de renouvellement profond pourraient passer. C’était quand même une obligation de se confronter sur un terrain global, pour toutes les forces aujourd’hui bloquées. D’autre part, ce n’est pas que le néolibéralisme n’est pas gagnant sur le terrain national, au contraire. Ce que je dis tout le temps, c’est que les patrons ont toujours aimé l’État-nation. L’État-nation est quelque chose dans lequel ils se sentent toujours très bien habillés. Ils ont été capables de construire le patriotisme. Ils ont envoyé les gens s’entretuer les uns les autres. Il y a eu des millions de morts autour de cette histoire horrible de l’État-nation.

ÀB ! – Vous voyez dans l’Europe une façon d’échapper à l’État-nation ?

A. N. – Je vois une chance d’y échapper là où, en particulier, ce dépassement de l’État-nation est déjà réalisé. Si vous pensez à ce qu’est la monnaie européenne, c’est une réalité extrêmement importante. Il était évident que jouer sur l’État-nation, jouer sur la Constitution européenne, c’était peut-être commencer à rendre démocratique cette extension.
Aujourd’hui, on a un mécanisme absolument frustrant de ce point de vue. Ce mécanisme de jurisprudence qui marche et qui se construit sur des niveaux multiples, sur des passages multiples, est quelque chose de pratiquement impossible. C’est un processus bureaucratique qui d’un côté construit une unité européenne et, de l’autre côté, nous la rend tellement rigide qu’elle est difficile à utiliser. C’est plutôt le sacre de l’Empire que l’Europe vivra, et en philosophie, Spinoza ne sera pas le philosophe de l’Europe nouvelle, mais plutôt Pufendrof ou les grands théoriciens de l’Empire romain sacré.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème