Une modeste proposition

Les bourses du travail

par Normand Baillargeon et Chantal Santerre

Normand Baillargeon, Chantal Santerre

Un récent sondage (Journal de Montréal et Léger Marketing, 19 octobre 2006) le rappelle encore aux belles âmes qui préféreraient l’oublier : les syndicats sont loin d’avoir bonne presse au Québec. En fait, et très précisément, ce sondage dévoilait qu’« une majorité de Québécois n’aime pas les chefs syndicaux et estime que les syndicats ont trop de pouvoir au Québec ».

Aux sources d’un malaise

Si l’on remet en perspective ces données ainsi que de nombreuses autres qui, depuis des années, vont dans le même sens, on ne peut manquer de les recevoir comme un formidable paradoxe. C’est que dans nos sociétés, l’action et le militantisme des syndicats sont la principale cause de l’immense majorité des gains concrets dont bénéficient la plupart des gens. Faut-il alors conclure qu’ils le déplorent ?

Pour expliquer ce paradoxe, on invoque souvent les effets de l’intensive propagande médiatique lancée contre les travailleurs et leurs organisations. Et nous convenons que c’est sans doute là qu’il faut chercher une part de l’explication de notre énigme. Mais nous voudrions suggérer une autre explication, complémentaire, laquelle invoque deux facteurs. Le premier est structurel et tient aux conditions mêmes de l’exercice de l’action syndicale dans nos sociétés. Le deuxième est conjoncturel et tient à certaines caractéristiques historiquement héritées de la conception des relations entre le syndicat et les travailleurs.

La première partie de notre hypothèse est que le « centrement » de l’action des syndicats sur la défense des intérêts de leurs membres ne peut manquer d’aboutir à ce qu’ils soient perçus comme étant corporatistes – et cette perception est, bien entendu, instrumentalisée ensuite par la propagande.

La deuxième partie de notre hypothèse est que les directions syndicales ont conservé de leurs récentes années plus militantes des relents de « léninisme », par lequels ils se perçoivent comme les dépositaires d’un savoir en vertu duquel il leur échoit de diriger l’action de leurs membres.

Ces deux conditions contribuent d’une part à la perception négative des syndicats dans l’opinion et, d’autre part, à une très grande difficulté à imaginer des moyens nouveaux de militer, lesquels pourraient à la fois renouveler l’action du mouvement syndical, en le sortant de son corporatisme (perçu, mais aussi réel), et transformer la perception du public à son endroit.

Nous avons à cet égard une proposition à faire, modeste mais sérieuse. Nous n’en dessinerons ici que les grandes lignes, persuadées que d’autres sauront mieux que nous en préciser les modalités de réalisation.

Notre idée principale est tirée de l’histoire même du syndicalisme, plus précisément de cette phase durant laquelle, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les syndicats furent régénérés par la pénétration des anarchistes en leur sein – ce qui donnera naissance à l’anarcho-syndicalisme.

Les Bourses du travail

Les anarchistes avaient d’abord hésité à s’engager dans l’action syndicale, et cela en raison d’un dilemme qui rappelle fort notre paradoxe. En effet, lutter pour l’amélioration des conditions de travail semblait, aux yeux de certains anarchistes, conduire à une dangereuse reconnaissance de la légitimité de l’ordre social, politique et économique au sein duquel on convenait de négocier.

Lutter pour de meilleurs salaires, par exemple, n’est-ce pas implicitement admettre le salariat ? Et que fera-t-on une fois de « bonnes » conditions salariales obtenues ? Les anarchistes ont notamment résolu ce dilemme en imaginant une institution appelée Bourses du travail. La solution, on va le voir, est ingénieuse ; le principe sur lequel elle repose est sain ; ce sont donc les Bourses du travail, sous une forme ou sous une autre, que nous aimerions voir réapparaître.

Les Bourses, qui sont en fait la réunion de tous les syndicats d’une région donnée, constituent une organisation parallèle et distincte des Fédérations de métiers et d’industries, et permettent le déploiement d’une activité militante elle-même distincte, possédant sa dynamique et son orientation propres. Aux Fédérations revient la défense, de type corporatiste, des travailleurs ; aux Bourses, un autre type d’action, à la fois de terrain et à long terme, visant à imaginer une autre société et à en faire exister dès aujourd’hui des aspects. Par ces organismes horizontaux et territoriaux, le syndicalisme se dotait d’une indispensable double dimension permettant de résoudre sa contradiction propre.

Comme l’a écrit David Rappe, historien des Bourses : « Ces organismes sont alors porteurs d’un autre type de solidarité, dépassant les diversités de professions et de corporations, pour s’inscrire dans une solidarité de proximité géographique, « de classe » ou même d’aspiration à la transformation sociale. C’est bien à travers la solidarité interprofessionnelle que la conscience révolutionnaire est la plus apte à s’affirmer. De plus, la finalité du projet des Bourses était, en assurant la formation d’une classe ouvrière autonome […], d’être à la fois un outil d’émancipation intégrale des travailleurs et un instrument d’organisation de la société future. À travers les Bourses du travail et le modèle de syndicalisme qui y était développé, on peut apercevoir un modèle révolutionnaire complet basé sur un fondement socioprofessionnel et non idéologique ; une tactique : l’action directe ; une stratégie : la grève générale ; et des moyens d’action et d’organisation de la société à venir. »

Au Québec

Le mouvement syndical québécois possède justement, plus ou moins dormantes, des structures qui sont en germe de proches parentes des Bourses : ce sont les conseils régionaux des grandes centrales ou leurs équivalents. Ce que nous proposons, c’est de les regrouper sous un seul et même chapeau qui aurait pour objectif de réunir tous les travailleurs (et pas seulement les représentants syndicaux !) d’une même région, peu importe leur affiliation syndicale, et même ceux qui n’en ont aucune, mais qui partagent les mêmes valeurs, par exemple les travailleurs des groupes communautaires autonomes.

Ces lieux de convergence – que l’on pourrait bien sûr nommer autrement que « Bourses du travail » – s’attacheraient à construire une solidarité de gauche indépendante des intérêts partisans. En ces lieux, on pourrait retrouver :

• un vrai front commun qui ne serait pas à reconstruire chaque fois que le besoin se ferait sentir, mais qui serait toujours présent et travaillerait sans cesse à la défense des causes communes ;

• une université populaire où des gens pourraient suivre des formations selon leurs besoins ;

• une convergence des actions communautaires et des solidarités locales ;

• un terreau fertile où des idées novatrices pourraient germer, tant au niveau de l’organisation du travail que dans la création de nouvelles formes d’organisation.

Tout en renforçant la capacité des travailleurs à se faire entendre au niveau du pouvoir politique, ces lieux donneraient encore aux salariés des moyens d’accroître leur indépendance face aux employeurs. Il pourrait, par exemple, s’y constituer une caisse de retraite où chaque employé aurait son propre fonds de retraite auquel lui et son employeur cotiseraient mais qui lui appartiendrait en propre. Ainsi, les employés ne seraient plus dépendants d’un emploi qu’ils n’aiment pas mais ne peuvent quitter de peur de perdre leur fonds de retraite.

Mais nous l’avons dit : nous ne voulons pas ici détailler ce que pourraient faire ces Bourses, d’autant moins que nous pensons qu’il faut justement ne pas sombrer dans la dérive « léniniste » et donc laisser ceux et celles qui les feront vivre décider de ce qui s’y réalisera.

Une chose nous semble claire cependant. De tels lieux sont de nature à renouveler l’action syndicale et à en faire de nouveau des moyens de transformation sociale radicale. Les syndicats ne seraient dès lors plus perçus comme uniquement et tristement corporatistes et, donnant des exemples concrets et réels du type de société en faveur de laquelle ils se battent, en montrant qu’elle est possible, ils pourraient – qui sait ? – en donner le goût à bien des gens.

C’est là une des tâches essentielles des syndicats et ils sont mieux placés que quiconque pour la réaliser. Mais, hélas, ils ne le font guère – ou ne le font plus. Ils doivent donc s’y mettre – ou s’y remettre.

Notre modeste proposition, croyons-nous, permet d’aller en ce sens.

P.-S.

Normand Baillargeon et Chantal Santerre

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