Le néolibéralisme dévore la ville

par Anne Latendresse

Anne Latendresse

Le néolibéralisme est associé à la restructuration des activités économiques, à la dérèglementation, à la privatisation et à la mise en place de nouveaux mécanismes institutionnels favorisant les fameux partenariats public-privé. Au Québec, nous sommes désormais familiers avec ce qu’il évoque et commençons à reconnaître ses manifestations dans le domaine de la santé, de l’éducation, des services ou encore du maintien des infrastructures. Ce que nous savons moins, c’est que le néolibéralisme est non seulement arrivé en ville, mais il la dévore. Sans fanfares, ni trompettes ! Au Québec, on assiste à une offensive qui impose de renouveler nos analyses pour mieux saisir les enjeux de transformation, et ainsi mieux repenser nos stratégies et luttes urbaines.

Dans les années 1970, une lecture marxiste des villes, celle des Henri Lefebvre et Manuel Castells notamment, a permis de saisir en quoi le capitalisme produisait l’espace et l’organisait en fonction de ses besoins et intérêts et en quoi la ville comme territoire découlait des rapports sociaux opposant les classes sociales. Cette analyse a permis d’établir le lien entre la structure foncière, les mécanismes du marché et la spéculation immobilière pour mieux poser la question du droit au logement. On aura compris la proximité, voire la complicité, des élus locaux et des promoteurs immobiliers et vu de plus près les passe-droits ou les pots-de-vin pour mieux assurer l’acceptation de tel ou tel projet par la municipalité. On aura également saisi le rôle de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme comme expertises et pratiques en apparence neutres et scientifiques, mais dont la fonction idéologique visait aussi à rencontrer les besoins des entrepreneurs et des promoteurs. Ici, l’aménagement d’un parc industriel pour mieux profiter des « effets d’agglomération » et le prolongement du réseau autoroutier pour mieux assurer le transport des produits et marchandises. Tout cela aux frais des contribuables et financé à même les fonds publics, sous le couvert du développement urbain. Là-bas, un changement de zonage pour permettre l’établissement d’une entreprise, et ce, peu importe les nuisances. Ici encore l’octroi de permis de construction ou de démolition nécessaires à tel autre projet. Pour compléter le tout, un système fiscal qui offre des « mesures incitatives » pour favoriser le développement économique de la ville ! Pas de doute, les villes sont produites, en partie, par et pour le capitalisme. C’est d’ailleurs ce qu’avait démontré l’ouvrage extraordinaire Ezop Québec, notre ville n’est pas à vendre, fruit d’une analyse d’inspiration marxiste publié par des militants et professeurs de Québec dans les années 1970.

L’analyse marxiste nous a ainsi permis de mieux identifier les enjeux, et surtout de mieux imaginer nos réponses et nos résistances. D’où la naissance des comités citoyens dans divers quartiers de Montréal, de Québec et d’autres villes du Québec. D’où également le lien établi entre les luttes pour le logement et le droit au logement. D’où encore la mise en place des coopératives d’habitation qui freinaient la spéculation foncière et mettaient de l’avant la notion de la propriété collective. D’où encore la demande d’une participation à la gestion et à la planification urbaines ayant permis d’intégrer des dispositifs de consultation publique et donné naissance à des expériences plus poussées comme celle des conseils de quartier à Québec. Enfin, l’appel du droit à la ville avait été lancé. Nos villes n’étaient pas à vendre !

La lecture que nous faisions alors des villes a permis aux militantes de l’époque de mieux penser les réponses, de mieux organiser nos luttes. Le néolibéralisme, compris ici comme une nouvelle phase du capitalisme, poursuit sa croisade. Aucune sphère n’échappe à son emprise. N’est-il pas opportun, en cette ère marquée par l’hégémonie du néolibéralisme, de renouveler nos analyses sur la ville et surtout de repenser nos luttes ?

Les villes néolibérales

Les villes sont aujourd’hui des lieux stratégiques sur lesquels s’appuie le néolibéralisme (entendu ici comme un processus de restructurations du capitalisme mondialisé qui repose sur des arrangements institutionnels et politiques et qui s’articulent à différentes échelles, d’où les liens entre le global, le national et le local) et par lesquels il se déploie. Sur la scène municipale québécoise, le discours néolibéral est diffus et parfois difficile à cerner. À Montréal par exemple, il est porté par plusieurs acteurs, dont le gouvernement fédéral, le gouvernement du Québec, la Ville de Montréal et les élites politiques et économiques. On pense aussi à des acteurs publics comme Montréal International et la Société du Havre. Ou encore à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Chacun à leur façon, ces acteurs insistent sur la nécessité de faire en sorte que la ville soit plus compétitive et plus performante pour mieux la positionner sur la scène internationale. Sous prétexte de rendre la ville plus attrayante pour les investisseurs, ils font la promotion de la privatisation des espaces, des équipements et des infrastructures et encouragent, voire imposent, la mise en place des PPP.

Ces promoteurs ont également saisi l’importance du rôle de l’urbanisme et de l’aménagement dans les grandes métropoles du monde. C’est pourquoi ils misent de plus en plus sur la présence de grands projets ou de méga équipements comme les centres hospitaliers universitaires. Le défunt projet du déménagement du Casino aux bassins Peel à Montréal s’inscrivait dans cette tendance. Porté par Loto Québec et le Cirque du Soleil, il comprenait une méga salle de spectacle, un hôtel très luxueux, des petits commerces et des bassins ouverts à la navigation. L’extension des centres-villes s’imposent également pour répondre au besoin d’espace des grandes corporations ou des promoteurs, avides de plus de profits, d’où des projets comme celui de la Ville de Gatineau ou le nouvel aménagement de la rue Peel à Montréal qui étend le centre-ville vers le Sud Ouest. À cela s’ajoute la condominiumisation de la ville et ce qui l’accompagne, la gentrification.

Ces transformations sont justifiées par des objectifs liés à de meilleurs rendements, de meilleures performances en matière de gestion et de planification urbaines, et par la rentabilité et le profit. Mais ce discours n’est pas toujours facile à identifier, car il est enrobé d’un emballage faisant la promotion du partenariat et d’une gouvernance qui associe non seulement le milieu des affaires, mais également une frange du milieu syndical et du milieu communautaire. Le projet autour du quartier des spectacles à Montréal n’a-t-il pas réussi à y associer la Société de développement Angus et Équiterre par exemple ?

Pour compléter l’équation, il faut protéger ce « projet de la ville » d’où la « sécurisation » ou la « policiarisation » par la mise en place de dispositifs de sécurité combinant la présence de caméras cachées, comme c’est le cas dans le Quartier latin à Montréal, l’implantation des polices de quartier ou encore des mesures adoptées par les services policiers pour mieux éloigner tous les marginaux, sans-abri et jeunes squeegees. Ne s’agit-il pas là d’une autre forme de privatisation des espaces ?

Villes néolibérales et État

Enfin, pour ainsi prendre forme, la ville néolibérale nécessite de nouveaux arrangements institutionnels qui sont venus au Québec par le biais de la réforme municipale au début des années 2000. Cette réorganisation, qui a entraîné une nouvelle configuration institutionnelle, constituait une pièce nécessaire à ce projet. D’une part, elle répondait à des objectifs de rationalisation, d’économies d’échelle par la réduction du nombre de municipalités et la fusion de certains des services qu’elles offrent sur l’ensemble du territoire québécois. D’autre part, elle préparait le terrain à une éventuelle décentralisation de pouvoirs vers les municipalités. Enfin, à Montréal et dans d’autres villes, elle ouvrait la porte à la tarification de certains services. À l’échelle provinciale, l’adoption des lois 60, 61 et 62, autorisant la mise en place de l’Agence des partenariats public-privé du Québec et de la Société de financement des infrastructures locales du Québec par exemple, procédait elle aussi de ces arrangements nécessaires à la néolibéralisation des villes.

Cette offensive néolibérale qui souffle sur nos villes n’épargne aucun domaine, qu’il s’agisse d’équipements, d’infrastructures, de transport, d’habitation ou de services ou d’aménagement. D’où la nécessité de repolitiser les enjeux urbains et surtout celle d’opposer notre projet. La construction d’un contre-pouvoir, c’est-à-dire d’un projet de la ville qui serait inclusive, égalitaire, écologique et démocratique, passe par l’appropriation de la ville par les citoyennes. C’est un appel à prendre les clés de la ville !

ARTICLE ÉCRIT PAR
Anne Latendresse

Professeure au département de géographie de l’UQAM et directrice du Centre d’études et de recherches sur le Brésil (CERB)

P.-S.

Anne Latendresse

Membre du Groupe de travail sur la démocratie municipale et la citoyenneté du Centre d’écologie urbaine

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