Accueil du site > No 22 - déc. 2007 / jan. 2008 > Le Québec du citoyen Martineau

République et ressentiment

Le Québec du citoyen Martineau

par Dalie Giroux

Dalie Giroux

Richard Martineau réclame avec force une liberté de parole qu’il exerce depuis plusieurs années. Or il existe en ce moment une position idéologique très payante au Québec : elle consiste à parler à partir du point de vue « du monde ordinaire ». Le génie de Mario Dumont est d’ailleurs d’avoir su percevoir le potentiel de cette position jusqu’à réussir à l’incarner. C’est le débat sur les accommodements raisonnables et le coming out d’une droite intellectuelle revancharde au Québec qui ont permis à Richard Martineau de se forger une personnalité dans le Journal de Montréal. Le chroniqueur, qui se fait dans ce contexte le porte-voix du « vrai monde », a développé une pensée politique constituée de deux lignes idéologiques qui forment un faisceau sulfureux. La première tend vers une définition républicaine de la société bonne, tandis que la seconde est attachée à une politique du ressentiment aux accents autoritaires. Portrait-robot d’un consensus idéologique.

Tous libres d’être pareils

La société bonne selon Martineau est une société dans laquelle les personnes ont des droits individuels inaliénables et sont soumises à la même loi [1]. Ces droits ne sont cependant pas absolus : ils répondent à des idéaux collectifs décidés par la majorité francophone, laïque… et d’un poids proportionnel à la taille. Par exemple, la liberté individuelle de parler la langue de son choix est modulée par l’existence d’un groupe francophone, au Québec comme au Canada (02-07). Le droit de pratiquer sa religion est modulée par l’existence d’un groupe majoritaire catholique en voie de laïcisation, mais aussi par l’attachement du groupe majoritaire à l’égalité des sexes.

Dans le même ordre d’idée, les personnes obèses ont le devoir, individuellement, de se conformer aux critères ergonomiques et esthétiques de la majorité : « Pourquoi le tabagisme pique-t-il du nez ? Parce qu’on a rendu la vie des fumeurs difficile. On leur a dit que c’était à EUX de changer leurs habitudes et de s’adapter, pas à l’ensemble de la société de leur faire une place… […] Pourquoi n’agirait-on pas de même avec les obèses ? » (28-06) La valorisation des droits individuels est donc ici modulée par un idéal organique de société.

La société bonne est donc une société morale. Elle valorise ses aînées (11-05), elle est hygiénique (29-09), elle considère l’art contemporain comme une insulte à l’intelligence et au portefeuille (21-08), et elle ressent un malaise devant la société matérialiste, légère et superficielle (18-06 ; 09-08). Les enfants ne sont pas sexualisés, la pornographie infantile est un outrage moral absolu, et les pédophiles incarnent une des grandes figures du mal social (21-05 ; 17-09 ; 18-07).

L’érection de valeurs communes

Le mouvement de la société bonne, qui repose sur l’engagement individuel des citoyennes et sur leur moralité partagée, se méfie comme la peste d’un État parental (05-04 ; 01-05, 18-04). Le modèle québécois, associé à la « génération Passe-partout », dorlotée et protégée des affres de la « vraie vie », représente la quintessence de ce type de perversion politique. C’est un modèle de gaspillage qui favoriserait une certaine paresse individuelle qui est devenue inacceptable (28-05 ; 29-05).

Contre cette paresse, cette illusion de confort, ce manque d’initiative individuelle, la société bonne est une société virile. Il faut savoir, dans le cadre du conflit en Afghanistan par exemple, faire preuve de courage lorsqu’il s’agit de faire la guerre juste (20-08). Par ailleurs, les méthodes pédagogiques axées sur la valorisation des efforts et ne reposant pas sur une sanction sont particulièrement dommageables pour la société. Le risque que cette dernière court est de produire des travailleurs et des citoyens vicieux, inutiles (04-06 ; 07-06). Il y a d’ailleurs dans le Québec actuel une tendance à la « mollesse », non seulement dans le domaine de la guerre, de l’éducation ou du code criminel, mais aussi dans le cadre des relations interculturelles — les Québécois sont trop accommodants (11-07).

Dans l’espace politique, cette mollesse atteint des sommets : les groupes de pression font valoir des intérêts particuliers illégitimes, demandent des traitements de faveur et cultivent la paresse et la dépendance envers l’État. La mollesse québécoise est telle qu’il semble souhaitable de voir mettre en œuvre de robustes politiques de natalité.

Les politiciens semblent récolter la palme de la mollesse (22-06), eux qui nous font « débander », eux qui « bandent mou » : « Pendant ce temps, au Québec, qu’est-ce qu’on a ? Un parti indépendantiste qui ne parle plus d’indépendance, un maire d’une métropole qui s’agenouille devant ses subordonnés, un Premier ministre qui devait faire le ménage mais qui est incapable de mettre un pied devant l’autre sans lancer une foutue commission... Des dirigeants qui ont une peur bleue de diriger. Des comptables, des gérants, des gestionnaires sans envergure ni courage... Des hommes qui gèrent la tête baissée, qui ont une peur bleue de faire des vagues, qui jouent les King Kong en campagne mais qui se planquent sous les jupes des sondages dès qu’ils ont gagné leurs élections... Des pleutres. Des mous. » (« Les bande-mous », 13-10).

Boule Noire, qui a vécu une enfance au baloney et qui ne s’en est pas plaint (20-06), est d’ailleurs une égérie de la fantasmatique républicaine de Martineau. Comme disait l’autre, il faut que quelqu’un se lève et mette de l’ordre là-dedans.

Les autres

La seconde ligne idéologique structurant la pensée de Martineau est une politique du ressentiment marqué par un syndrome de persécution (nous sommes en danger !) d’une part et par une pratique de stigmatisation (nous pouvons identifier des responsables) d’autre part.

Le syndrome de persécution manifeste dans les textes de Martineau est en général réductible à une menace à la position objective de l’auteur. La classe médiatique — ainsi que les « intellectuels » — est méprisante envers les tabloïds et en particulier envers le travail de Martineau lui-même. Aussi, la société s’est à ce point féminisée que l’homme n’aurait plus la possibilité d’exister en tant qu’homme (13-06, 09-04) — discours que Martineau a en fait beaucoup modulé dans sa prise de position sur les accommodements raisonnables (voir 21-06). Nos bons Québécois de souche et ceux qui ont adopté leur mode de vie sont enfin menacés dans leur mode de vie par les immigrants, les anglophones et les groupes religieux.

À cette dramatisation de la persécution subie de manière parallèle au plan individuel et au plan collectif répond un processus de fabrication de bouc émissaire. Les écrits de Martineau sont en effet littéralement peuplés d’indésirables : les communautés musulmanes et juives du Québec, les personnes religieuses en général, extrémistes, terroristes ou immigrants teigneux (environ 25 chroniques sur ces groupes entre avril et octobre 2007), mais aussi les intellectuels, les artistes, les fonctionnaires et les écologistes radicaux, les féministes, les pédophiles, les tenants de la « political correctness » et la « go-gauche », les gros et les fumeurs. Ces groupes irresponsables sont à la source même du danger qui guette constamment Martineau et la majorité québécoise. Leur mise au pas est un horizon incontournable.

Une pensée libre et unique

Le discours de Martineau est un symptôme de l’évolution récente des idées au Québec. Sa pensée présente une structure affective qui me semble actualiser une tendance républicaine, définissant la citoyenneté à partir des libertés positives du collectif national. Elle est aussi pétrie de ressentiment, incorporant dans son imaginaire des groupes qui jouent le rôle d’une « contre-idée » du collectif national, et dont la stigmatisation met en valeur l’identité de ce collectif.

La tension entre ces deux lignes de forces — république et ressentiment — constitue une pathologie politique malheureusement bien connue. On se rappellera à cet effet l’intervention largement applaudie de Martineau lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle en 2006, qui invitait les nouveaux citoyens du Québec mécontents de leur sort à se rendre à l’aéroport de Dorval pour se diriger vers un pays qui leur ressemble plus. On se rappellera également que cette intervention n’a pas semblé heurter les commentateurs de la scène politique et médiatique.

Le caractère redondant de cette posture politique, Martineau se faisant la caisse de résonance de sa clientèle, donne envie de crier au loup.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Dalie Giroux

ONOUPS, Université d’Ottawa

P.-S.

Dalie Giroux

Professeure à l’École d’études politiques de la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa.

NOTES

[1] Chronique du 2 août 2007. Tous les extraits cités de Martineau sont tirés de sa chronique « Franc-parler » publiée dans le Journal de Montréal entre avril et octobre 2007. Les références seront désormais données dans le texte entre parenthèses.

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