Une grève du 1er mai travaillée

No 22 - déc. 2007 / jan. 2008

Gagner sa vie sans la perdre

Une grève du 1er mai travaillée

par Jean-Marc Piotte

Le Syndicat des enseignantes et des enseignants du cégep de Rimouski (SEECR), affilié à la Fédération autonome du collégial (FAC), a tenu, le premier mai dernier, une grève travaillée. Qu’est-ce qu’une grève travaillée ? Quels ont été ses objectifs ? Comment, dans cette période de grande morosité, ce syndicat a-t-il réussi à mener, seul et à bien, une entreprise se distinguant par son originalité et son envergure ?

La loi 43, condamnée par le Bureau international du travail (BIT), a non seulement décrété les conditions de travail et de salaire des travailleurs du secteur public et para-public pour une période de cinq ans, elle a supprimé tout pouvoir de contestation des syndicats jusqu’à 2010, en imposant des amendes qui sont sans commune mesure avec les « méfaits » syndicaux appréhendés. Le gouvernement remet ainsi en question une pratique pénale qui, depuis Jeremy Bentham (1748-1832), affirme que la peine doit être proportionnelle à la gravité du délit. La grève étant interdite, le SEECR a décidé de verser à des groupes communautaires et culturels de la région les salaires de la journée du 1er mai (grève travaillée), sauf un 20 % consacré à une campagne d’information.

Cette grève répondait à trois objectifs : 1. Le syndicat voulait démontrer que, malgré le décret et la loi 43, il était possible d’intervenir efficacement, en l’absence de mots d’ordre venant d’en haut, sans attendre la collaboration éventuelle d’autres syndicats, dans une conjoncture de débandade syndicale ; 2. Il voulait sensibiliser la population régionale à la situation inquiétante du réseau collégial, particulièrement hors des grands centres. Dans une conjoncture de sous-financement de l’éducation et de baisse des effectifs étudiants, le ministère de l’Éducation a mis sur pied, dans chaque région, une Table inter-ordres regroupant le directeur de la Conférence des élus (CRÉ) et les directeurs de cégeps, des commissions scolaires et des universités, et dont sont excluEs les représentantEs des étudiantEs, des enseignantEs et des parents. Ces Tables ont pour fonction de rationaliser l’offre de formation collégiale et de gérer la décroissance, en supprimant des programmes ou en mettant de l’avant des « patentes pédagogiques et administratives » qui détériorent la qualité de l’enseignement. (Trois exemples de ces patentes : jumeler dans une même classe des étudiantes de première, deuxième et troisième années dans un programme technique ; offrir aux étudiantes un programme qu’ils doivent compléter dans deux cégeps différents ; offrir des cours en téléprésence, prof et étudiantes n’étant pas dans le même lieu.) Cette politique n’affecte pas seulement les enseignantes (dégradation de conditions d’enseignement, mises à pied), elle contrevient au désir des populations régionales de recevoir, chez elles, un enseignement collégial de qualité ; 3. Dans certaines régions, l’État étant le meilleur employeur, ses employées sont perçues par une partie de la population comme des « gras durs qui ne pensent qu’à eux ». Le syndicat voulait combattre cette perception, en démontrant concrètement sa solidarité avec les organisations communautaires et culturelles qui œuvrent au bien-être de la population.

Un cheminement démocratique

Le 18 janvier 2007, le syndicat tient une journée d’études sur l’état de la situation et sur les moyens de lui faire face. Dans un des deux ateliers mis sur pied, un militant suggère la grève travaillée. L’assemblée générale qui suit entérine à l’unanimité cette suggestion. Le 6 février, le syndicat organise, en soirée, un panel sur l’avenir du cégep en région. Une soixantaine de personnes y participent, les questions y sont pertinentes et les échanges intéressants, mais peu de participantes proviennent de l’extérieur du cégep. Le 13 février, le conseil syndical, auquel participent 18 déléguées sur une possibilité de 28, se penche sur le plan d’action, dont la grève travaillée est le moment fort. Le 27 février, l’assemblée générale discute de ce plan d’action. Le 26 mars, soit le lendemain des élections provinciales qui reportent au pouvoir un gouvernement libéral minoritaire, l’assemblée générale entérine, par vote secret et à la majorité (48 pour/39 contre), la décision prise deux mois plus tôt par cette même assemblée. Mais cette décision fait peu l’affaire de certains qui acceptent mal de devoir verser une somme — en moyenne, par individu, de 200 $ — pour la grève travaillée. Les statuts et règlements du syndicat permettant à 10 membres de demander la convocation d’une assemblée générale, une AG extraordinaire est tenue le 13 avril où participent près de 150 enseignantEs qui entérinent à plus de 80 % la décision démocratique adoptée à la précédente assemblée générale.

La grève travaillée du 1er mai est un succès. À neuf heures, une soixantaine de professeures déambulent avec enthousiasme, armées de piquets de grève, devant le cégep, encouragées par ceux et celles qui doivent se rendre aux cours. À dix heures, durant une conférence de presse, dans un climat de grande émotivité, le syndicat dévoile, devant les représentantes des groupes bénéficiaires, le nom des 17 groupes communautaires et culturels qui se partageront 45 000 $. À midi, une soupe populaire, avec animation musicale, regroupe dans un climat de fête près de 200 personnes, dont des professeurEs, des représentantEs de groupes communautaires et culturels, ainsi que des déléguéEs d’autres syndicats de la région.

Cette grève inusitée a été possible grâce au fonctionnement démocratique du syndicat, dont les assemblées générales et les conseils syndicaux fréquents (au moins une fois par mois) sont le lieu de débats ouverts, pluralistes et respectueux de la position de chacun. Les membres sont bien informés, entre autres par le journal La riposte dont la parution est généralement bimensuelle. L’activité syndicale est animée par un comité exécutif formé de six membres élus pour un an, dont le mandat n’est renouvelable que deux fois, afin d’assurer le renouvellement constant de la direction syndicale. Afin de favoriser le travail d’équipe, le coordonnateur (nommé président ailleurs) du comité exécutif est libéré de la moitié de la tâche d’enseignement, tandis que les autres membres le sont pour les quatre dixièmes de leur tâche.

Cette grève inusitée démontre encore, si cela était nécessaire, que la combativité d’un syndicat est directement proportionnelle à sa vie démocratique.

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