Dossier : Le droit à la ville

Le droit à la ville

Un mouvement mondial

par Ève Gauthier

La ville d’aujourd’hui est le produit de la mondialisation néolibérale. Elle se doit de participer à l’économie mondiale, voire d’en être le moteur. Ces tentatives d’instrumentalisation des villes ont comme conséquences notamment de les vider de leur dimension politique. C’est dans ce contexte qu’émerge un mouvement citoyen mondial pluriel qui revendique le droit à la ville. Cherchant à combattre les inégalités engendrées par ce système en vue de l’accès pour tous aux droits politiques, économiques, sociaux et culturels, un projet de charte mondial du droit à la ville est en marche.

Depuis plus de 10 ans, différents acteurs se rencontrent annuellement au sein de différents espaces pour formuler, à l’échelle internationale, des revendications diverses en matière d’habitation, d’environnement urbain durable, d’inclusion sociale dans la ville, etc. Cette reconnaissance internationale du rôle de la ville, non pas comme seul instrument de développement économique mais aussi comme agent de transformation sociale, remonte à la Conférence Habitat II tenue à Istanbul en 1996. En effet, pour la première fois dans l’histoire des Nations unies, non seulement les collectivités locales étaient invitées à une telle rencontre internationale, mais elles étaient reconnues comme acteurs et partenaires dans la recherche et l’adoption de stratégies visant à répondre aux questions d’habitation et de développement durable de la ville. C’est toutefois l’action sans relâche des mouvements sociaux urbains à l’échelle internationale – qui ont vu la nécessité de construire des alliances stratégiques notamment avec des élus progressistes – qui a permis d’inscrire parmi les droits fondamentaux de l’Homme, lors de cette conférence, « le droit à un logement décent ». Le mot « décent » a très certainement permis aux gouvernements, comme le fait remarquer la sociologue Anne Querrien, d’adopter des normes plus que minimales en matière d’habitation et de justifier le fait que leurs limites budgétaires en empêchaient la construction. Néanmoins cette victoire sur papier est un levier supplémentaire, qui serait toutefois caduque sans le travail des organisations de base comme le FRAPRU ou Droit au logement (DAL) en France.

Dès le premier Forum social mondial de Porto Alegre en 2001, s’est tenu parallèlement le premier Forum des autorités locales (FAL) pour l’inclusion sociale, auquel prenaient part près de 200 maires venus d’Europe, d’Amérique latine et d’Afrique. Se basant sur le postulat que les villes étaient devenues des acteurs importants dans le processus de la mondialisation, ces maires avaient pour objectif de débattre des difficultés de la gestion publique municipale dans un monde marqué par l’exclusion sociale et la croissance des inégalités. Les participants y ont élaboré la Charte de Porto Alegre dans laquelle ils ont affirmé le fait que les villes étaient d’importants instruments pour résorber le phénomène de l’exclusion sociale, pour développer des politiques d’inclusion et apporter des solutions aux problèmes qui entravent la citoyenneté. Les villes constituent un cadre décisif pour promouvoir et consolider les processus de démocratie participative et de contrôle public sur l’État.

Depuis le premier Forum social mondial, des mouvements sociaux, des ONG, des associations, etc., ont mis de l’avant un projet de Charte mondiale du droit à la ville. Cette charte se veut un instrument tourné vers le renforcement des processus, des revendications et des luttes urbaines. Face à l’accroissement de la pauvreté et de l’exclusion urbaine, cette charte vise à construire un modèle de société et de vie urbaine durable dans le respect des différentes cultures urbaines et de l’équilibre entre l’urbain et le rural [1]. Cette Charte a inspiré la rédaction d’un « Agenda citoyen » à la suite de la tenue du 3e Sommet citoyen de Montréal, de même que l’Agenda citoyen à l’échelle des municipalités québécoises dont la rédaction a été coordonnée par D’abord solidaires (voir les deux textes qui suivent).

Au Québec, certains intellectuels ont avancé l’hypothèse de la disparition, à la fin du siècle dernier, des mouvements urbains, c’est-à-dire non pas ceux se déployant uniquement dans la ville, mais ceux dont l’action collective s’oriente vers la production même de la ville dans ses divers aspects. Selon Gustave Massiah, membre fondateur d’AITEC [2] à Paris, les mouvements sociaux urbains seraient au contraire de plus en plus importants et en mutation. Les spécificités de leurs revendications concernant les conditions de vie des habitantes des villes s’élargissent à la production des villes et à l’accès même aux droits à la ville. Ils combinent les revendications des droits dans les villes et des droits à la ville.

Malgré l’accalmie passée des mouvements urbains montréalais, de récents événements et différentes actions semblent démontrer la convergence des actions et revendications des groupes communautaires montréalais pour s’attaquer à la production même de la ville et au droit d’y participer démocratiquement. En Estrie, la Coalition Sherbrooke milieu de vie, avec son slogan Repensons la ville, revendique l’amélioration des services municipaux, de l’environnement urbain et de la démocratie participative. La Coalition populaire sur l’avenir du centre-ville de Gatineau (CPAC), formée d’associations et de citoyenNEs, a été mise sur pied pour s’opposer à un vaste programme de revitalisation du centre-ville qui, selon certains consultants embauchés par la municipalité, contient une trop grande concentration de logements sociaux, ce qui représente un désavantage sur le plan de la compétitivité économique (sic).

Au Brésil, dans les années 1980, la gauche a fait le pari d’investir la ville, permettant la réalisation d’expériences novatrices comme celle du budget participatif. À Toulouse, la liste citoyenne des Motivés a vu des jeunes des cités occuper l’espace de la municipalité. À Montréal, l’expérience du FRAP puis l’épisode du RCM, dans lequel certains ont cru, sont morts. Aujourd’hui, Projet Montréal propose des éléments de plate-forme progressistes, axés sur l’amélioration de la qualité de l’environnement urbain et de la démocratie participative. Ce parti est-il toutefois enraciné au sein des mouvements sociaux et groupes communautaires montréalais ?

La gauche québécoise a fait le choix de cibler le palier national. Plusieurs militantes syndicaux et communautaires ont joint les rangs de Québec solidaire. Cela est heureux et nécessaire mais le fait qu’on ne retrouve pas la pareille au municipal, en terme d’une gauche partisane ou de mouvements urbains, est peut-être symptomatique du fait que la ville est encore perçue comme le lieu de chicanes techniques sur la collecte des ordures ou les horaires de déneigement. Pour Lorraine Guay, il y a eu abandon du terrain municipal depuis l’époque des comités de citoyens, peut-être en partie à cause du fait que la ville ne constitue pas un véritable palier de gouvernement. « Les enjeux municipaux sont pourtant très importants dans notre vie quotidienne qui se joue directement dans nos quartiers. Il n’y a pas de raison pour que les groupes travaillant sur la pauvreté n’interviennent pas dans le champ local. » En se désintéressant des enjeux démocratiques qui s’y déroulent, ne laisse-t-on pas l’orientation du développement entre les mains d’une élite qui, elle, veille à ses intérêts économiques ?


[1Principe dont devraient s’inspirer les protagonistes de la psychose du prétendu fossé entre Montréal et ses régions !

[2AITEC est un réseau de professionnels, de chercheurs et de citoyens engagés dans le mouvement social. Ce réseau propose une expertise citoyenne et des propositions alternatives sur l’urbain, les services publics et le financement du développement.

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