Détournement de valeurs

No 22 - déc. 2007 / jan. 2008

Éditorial No 22

Détournement de valeurs

La Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles poursuit son défilé d’interventions plus ou moins édifiantes, dont les plus racistes sont grossies à la loupe par les médias qui en ont attisé le feu depuis plus d’un an. La poussière retombant sur les fenêtres givrées du YMCA et les cabanes à sucre sans porc du Québec, on découvre aujourd’hui que la laïcité et l’égalité entre les hommes et les femmes seraient les deux principales valeurs québécoises fragilisées par les divers accommodements. S’il faut se réjouir de l’intérêt récent de la classe politique pour de tels principes, il est difficile de ne pas y percevoir la marque d’une hypocrisie des plus indécentes. Entendre l’ADQ et les Mario Dumont de ce monde sommer les immigrantes de respecter l’égalité entre les hommes et les femmes a quelque chose de surréaliste. S’agit-il du même parti qui, lors des dernières élections provinciales, présentait le plus faible taux de candidates (soit 26 pour 125 circonscriptions) et proposait des programmes ressemblant fort à des incitatifs pour le retour des femmes à la maison ?

En brandissant la valeur québécoise de l’égalité entre les sexes tel un étendard, on postule qu’au Québec c’est un acquis, alors que les femmes gagnent encore 70 % du salaire des hommes pour un emploi équivalent à temps plein et à compétence égale, qu’elles occupent près des trois quarts des emplois au salaire minimum et qu’elles constituent 80 % des proches aidants. Ajoutons à cela la persistance de la violence conjugale, les meurtres de femmes par leur conjoint, la recrudescence de la publicité sexiste et la toujours florissante industrie pornographique pour démontrer que le patriarcat se porte encore plutôt bien au Québec.

Il est par ailleurs tout à fait opportun, pour la mouvance conservatrice québécoise, de se proclamer à la défense des femmes afin de mieux asseoir sa xénophobie. Le féminisme est instrumentalisé par ceux-là mêmes qui le déclaraient obsolète, voire néfaste, il y a si peu de temps. « La récupération du discours féministe ne peut servir de paravent au racisme », soutient la Fédération des femmes du Québec dans son mémoire présenté à la Commission Bouchard-Taylor. Il faut reconnaître — hélas ! — que c’est bien ce qui se produit. À coup de remontrances aux musulmans et aux juifs, on s’autocongratule d’être l’une des sociétés les plus évoluées de la planète. On cantonne les femmes musulmanes dans un rôle de victimes attendant d’être sauvées par la puissance libératrice occidentale, comme aux beaux jours des missionnaires chrétiens évangélisant les Sauvages.

Dans ce contexte, difficile de ne pas faire de liens entre l’hystérie entourant les accommodements raisonnables et la présence canadienne en Afghanistan. On est bien face au même cocktail qui unit féminisme de façade et islamophobie. Pour les néoconservateurs (qu’ils soient Américains, Français, Canadiens ou Québécois), l’impérialisme humanitaire, selon l’expression de Jean Bricmont, est le nouveau fardeau de l’homme blanc. De Kaboul à Hérouxville, c’est avec magnanimité que l’on éduquera les musulmans à respecter leurs femmes. En cherchant la paille dans l’œil des barbares, on oublie bien vite la poutre de l’exploitation des domestiques philippines, celle du silence entourant la disparition des femmes des premières nations, et les autres...

Les politicienNEs de droite ont toujours été habiles avec les Valeurs. Ils manient aujourd’hui des valeurs progressistes telles que la laïcité et l’égalité avec démagogie, sachant les conjuguer avec la fierté nationale et le respect, pour en faire de vulgaires mots au service de l’intolérance et du colonialisme. Face à cela, nous devons démontrer que le roi est nu. Qui soutient réellement l’égalité entre hommes et femmes devrait d’abord s’atteler à dénoncer les formes pernicieuses que prend le machisme à la québécoise. Qui souhaite contribuer à faire de l’Afghanistan une terre de liberté devrait se demander si cela est possible avec l’aide des mêmes puissances qui, dans les années 1980 et 1990, ont contribué à en faire une terre d’oppression, et ce, particulièrement pour les femmes.

Enfin, qui souhaite sincèrement faire du Québec un lieu d’accueil pour les immigrantEs devrait d’abord considérer leur intégration économique et sociale. La ghettoïsation de groupes ethniques ne se limite pas à une différenciation de traits culturels dans l’espace public et semi public, mais se manifeste avant tout par des poches de pauvreté, du sous-emploi aggravé par la non-reconnaissance de qualifications et de mauvaises conditions de logement. Le Québec peine à intégrer les immigrantEs dans la fonction publique et parapublique. Partout, le chômage des immigrantEs, particulièrement parmi les minorités dites visibles, est accablant. Le Québec est la province canadienne comptant la plus faible proportion d’immigrantes parmi les professionnelLEs : comment nos corporations peuvent-elles justifier une telle fermeture à l’autre ? Toutes les déclarations vertueuses sur la nécessaire intégration des immigrantEs à notre culture et à nos valeurs masquent le fait que dans la fonction publique comme dans l’entreprise privée, nous sommes fort peu accueillantEs économiquement envers ceux et celles que nous avons invitéEs à devenir nos concitoyenNEs.

Le Québec n’est pas la terre d’incarnation de l’égalité entre les sexes — en témoignent aussi ces parents nôtres qui ont gardé les femmes dans les cuisines et ces antiféministes, bien Québécois, qui diffusent les adresses des centres d’hébergement pour les femmes victimes de violence conjugale. Si nous d’À bâbord ! soutenons toute lutte contre les inégalités, ce n’est pas en tant que QuébécoisEs, mais parce que nous avons à cœur une valeur qui nous réunit en une communauté militante : la valeur égalitaire. Mais cette passion a des exigences qui obligent à la patience, dont ce principe : on n’émancipe pas une communauté à sa place, par la force des armes ou des lois ; on l’aide quand elle cherche à le faire par elle-même. Cela est vrai pour le peuple afghan, cela est aussi vrai pour les femmes et pour les musulmanes d’ici et d’ailleurs. L’égalité, l’émancipation, la démocratie et la liberté ne sont pas des choses que l’on impose. Ce ne sont pas non plus des biens que l’on possède. Ce sont des mots, des idéaux qui nous font et nous défont, qui nous portent et qui nous mettent en route, qui nous éloignent des uns et nous rapprochent de ceux qui, comme nous, expérimentent leur puissance en les mettant à l’épreuve.

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