La diversité culturelle comme forme de résistance

No 07 - déc. 2004 / jan. 2005

Convention de l’UNESCO

La diversité culturelle comme forme de résistance

Une entrevue avec Louise Beaudoin

Louise Beaudoin défend avec ardeur et efficacité le dossier de la diversité culturelle depuis de nombreuses années. La préservation de l’identité culturelle des peuples, selon elle, est essentielle et sera l’un des facteurs qui nous permettront de vivre dans un monde en paix. Cependant, la bataille n’est pas encore gagnée et la prochaine année s’avère cruciale puisque l’UNESCO s’apprête à adopter une convention sur la diversité culturelle. Mais quelle en sera la teneur ?

À bâbord ! : D’où vient le concept d’« exception culturelle » et que signifie-t-il au juste lorsqu’on parle d’accords commerciaux ?

Louise Beaudoin : L’exception culturelle est apparue en deux temps, au moment des négociations pour l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis (ALE) et celles du GATT pendant les mêmes années. Le Canada a tenté d’obtenir l’exception culturelle, c’est-à-dire une clause excluant le bien culturel de l’accord de libre-échange. Il l’a obtenue à moitié. L’exception a été accordée. Mais l’article 2005 dit qu’il peut y avoir des mesures de représailles si ces politiques heurtent les intérêts américains !

AB ! : Et qu’en est-il des négociations au GATT puis à l’OMC ?

L.B. : Les Européens, dans le cadre des négociations du GATT qui ont abouti à la création de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 1993, ont obtenu que la culture ne soit pas incluse. Mais selon certaines conditions : la culture serait libéralisée dans les pays qui prendraient des engagements de libéralisation. Dix-neuf pays – et quelques-uns depuis – ont pris ces engagements de libéralisation. Il y a maintenant un nouveau cycle de négociation, le cycle de Doha. Les Américains font de grosses pressions pour que le plus grand nombre de pays prennent des engagements de libéralisation dans le cadre de l’OMC.

AB ! : L’exception culturelle, c’était donc sortir la culture de ces accords ?

L.B. : Oui. Mais le concept ne paraissait pas assez clair et suffisant. Et il nous fallait sortir de l’OMC parce que le but de l’OMC, c’est de libéraliser. Il fallait que les négociations se déroulent ailleurs. De là est venue l’idée que celles-ci se déroulent à l’UNESCO, et qu’il y ait un traité particulier qui s’intéresse à la question de la non marchandisation de la culture. Voilà comment nous sommes passés de l’exception culturelle à la diversité culturelle. Sauf qu’en passant de l’un à l’autre, le sens de notre action se transforme. L’exception cherche à exclure la culture des traités commerciaux multilatéraux. Tandis qu’avec la diversité, on se retrouve avec un concept plus consensuel, moins agressif, mais plus mou, plus confus. On confond souvent diversité culturelle, multiculturalisme et communautarisme. Alors qu’on parle en vérité de la liberté pour les États et les gouvernements de se donner des politiques culturelles : quotas, avantages fiscaux, subventions.

AB ! : Il existe présentement un projet de convention sur la diversité culturelle. Pourquoi ce projet s’est-il retrouvé à l’UNESCO ? Quels sont les avantages et les inconvénients de passer par cette institution ?

L.B. : Il y avait deux possibilités. La première était de présenter un traité international en allant chercher l’appui du plus grand nombre de pays – comme Lloyd Axworthy l’a fait avec le traité sur les mines antipersonnelles. Il n’y a pas de réceptacle pour ce genre de traité. C’est ce que j’ai privilégié longtemps. Après, il m’a semblé acceptable que le projet se retrouve à l’UNESCO. Les Français ont beaucoup manœuvré en faveur de l’UNESCO. Ça a joué. Et c’était logique : l’UNESCO est l’organisation spécialisée de l’ONU qui s’occupe d’éducation, de culture et de science. Sauf que cette organisation est réputée pour ses enlisements et ses conventions qui restent dans les tiroirs.

AB ! : Qui cherche à défendre ce projet de convention ? À le contrer ? Quelles sont les forces en présence ? D’un point de vue stratégique, certains prônent une convention forte, d’autres en voudraient une qui rallie beaucoup de monde…

L.B. : Réglons un problème : les États-Unis. Un gros problème ! Même si on diluait à l’extrême la convention, les Américains ne la signeront pas. Il ne faut pas penser en fonction des Américains. Ils ont développé une stratégie puissante et pro-active, à leurs yeux intelligente. Ils se sont lancés dans une course contre la montre pour signer le plus grand nombre d’accords bilatéraux de libre-échange dans lesquels ils libéralisent le secteur culturel, en contre partie d’ouvertures pour l’agriculture ou je ne sais quoi. Les pays qui ont conclu ces accords – je pense à des pays d’Amérique centrale – n’ont souvent pas de politique culturelle. La politique culturelle est parfois le dernier de leurs soucis ! Ce en quoi ils ont tort. Les politiques culturelles permettent de stimuler les industries culturelles qui demeurent – ne serait-ce que dans ce sens réducteur – un secteur très performant de l’économie. Les Américains demandent donc des concessions sur ce qui n’existe pas. Plusieurs pays sont donc prêts à signer, croyant à tort que parce qu’ils abandonnent leur secteur culturel pour l’éternité, ils obtiendront d’autres avantages. Les Américains ont signé environ 25 de ces accords, qui libéralisent à différentes doses la culture. Avec des pays d’Amérique centrale, avec le Maroc, entre autres. Avec l’Australie au secteur culturel très développé. D’autres pays restent dans leur champ de mire. Lorsque la convention arrivera à l’UNESCO, il y aura des pays qui diront qu’ils ne pourront pas la signer parce qu’ils ont déjà une entente avec les Américains qui libéralise le secteur de la culture.

AB ! : Alors quel type de convention faudrait-il souhaiter obtenir ?

L.B. : Tant qu’à avoir une convention, il faudrait qu’elle soit opérante et significative, pas détournée de son sens. En d’autres termes, ce ne peut pas être une déclaration. Cette convention doit être contraignante. Ça fait six ans, comme ministre de la culture, comme ministre des relations internationales et maintenant comme professeure à l’université que je dis toujours la même chose : il faut un instrument juridique international contraignant. S’il n’est pas contraignant, s’il n’y a pas d’organisme de règlement des différends, si le traité est subordonné à l’OMC, comme dans une des variantes de l’article 19 qui circule présentement, moi je dis que ça ne vaut pas la peine.

AB ! : Cette convention serait donc doublement subordonnée : à l’OMC et aux accords bilatéraux négociés par les USA ?

L.B. : Oui. Elle serait alors très faible. Certains disent : mieux vaut n’importe quoi que rien du tout. Mais moi, mon sentiment, c’est que la convention sera alors inefficace et sans intérêt. L’enjeu est majeur. Nous parlons d’un traité international sur la coexistence pacifique des cultures dans le monde, ce qu’on peut opposer à la théorie du choc des civilisations. Il faut un équilibre entre les différentes cultures, entre les pays du Nord entre eux, et entre les pays du Nord et ceux du Sud. C’est pour ça que j’œuvre. On doit se dire qu’il faut œuvrer pour la paix dans le monde, et lutter pour la diversité culturelle, c’est une des manières d’y arriver.

AB ! : Ce sera donc demander quelque chose de nouveau à l’UNESCO que cette convention contraignante ?

L.B. : Très nouveau. L’année en cours est donc vraiment cruciale. Il va nous manquer de temps. Il y a une urgence. On travaille dans l’urgence. Publiquement, dans la transparence. Nous relayons notre travail dans des revues et lors de conférences.

AB ! : Nous avons parlé de ceux qui s’opposent à la diversité culturelle. Maintenant, soyons positifs. Quels sont ceux qui portent ce projet ? Jusqu’où peut-il aller ?

L.B. : Je crois qu’on peut y voir un très bel espace pour le Québec, pour jouer le rôle de porteur de ballon. La France n’est pas toujours claire sur ce qu’elle souhaite à ce sujet – sauf Jacques Chirac, qui en connaît très bien les enjeux. Il y a le Brésil, il y a l’Argentine. C’est là qu’il faut aller chercher nos alliés. Il faut sortir de la Francophonie, même s’il faut compter sur la Francophonie, c’est évident. La Francophonie a été la première organisation internationale à défendre la diversité culturelle. Il faut entretenir ces liens, il faut que le Québec joue son rôle de leader, le Canada aussi. Voilà les forces en présence, le Québec, le Canada, la France, le Brésil, l’Argentine et d’autres pays latino-américains peuvent et doivent soutenir et promouvoir la diversité culturelle.

AB ! : Le cas du Maroc n’est-il pas inquiétant, puisqu’il s’agit d’un pays francophone qui a négocié un accord bilatéral avec les USA ?

L.B. : C’est inquiétant. Les Américains ont tout compris. Ils ont ainsi pu faire une première brèche dans la francophonie. Cela me semble grave puisqu’au Sommet de la Francophonie, tenu à Beyrouth en 2002, les Marocains avaient signé une résolution selon laquelle personne ne ferait d’offres de libéralisation dans le secteur culturel. On ne peut pas négocier à l’UNESCO et signer des accords bilatéraux avec les Américains en même temps, c’est élémentaire ! Il faut conserver l’exception culturelle tant que la diversité culturelle ne sera pas une réalité dans le droit international. Il ne faut pas se décourager. Je suis allée à São Paulo dans un grand forum culturel mondial, puis à Rio de Janeiro, et j’ai senti là une grande résistance. Il faut être des résistants. Il faut résister ! Le combat pour la diversité culturelle s’apparente à celui que l’on mène contre la marchandisation de l’eau ou de l’éducation. Nous, les Québécois, nous sommes naturellement et spontanément des résistants culturels. Dans ce rôle, nous sommes crédibles, toute notre histoire collective nous a menés à cette résistance. Il faut jouer notre rôle, et le jouer dans des réseaux qui nous mettent en contact avec les latinos, les pays lusophones et les pays francophones.

AB ! : J’ai l’impression que cette lutte pour la diversité culturelle a été beaucoup l’affaire des politiciens et d’un lobby formé de producteurs, de distributeurs et de certains artistes. Je ne suis pas sûr que la base des artistes, de même que la société civile, soit très impliquées dans ce combat.

L.B. : J’en suis très inquiète. Il est important de nous appuyer sur une grande mobilisation citoyenne si nous souhaitons réussir. J’ai l’impression de parler pour 10 000 personnes et non pas pour des millions de QuébécoisEs, qui comprennent spontanément ce que je veux dire quand je défends la langue française et la culture québécoise. Mais au-delà de ça, nous n’avons pas réussi à porter le dossier pour qu’il se rende chez les citoyens. Les Québécois comprennent quand on dit que les droits commerciaux ne doivent pas avoir préséance sur les droits culturels, environnementaux et les droits humains en général. Ils comprennent que l’OMC ne doit pas tenir lieu de constitution du monde. Il ne faut pas craindre de remettre en cause la gouvernance mondiale. Être altermondialiste, c’est agir ainsi. Être en faveur de la diversité culturelle, en faveur d’un vrai traité efficace et opérant, c’est une façon de demander que le monde soit gouverné autrement. Mais il faut que les citoyens s’impliquent. Il faut sortir ce sujet des mains des experts.

AB ! : Comment se fait-il que les artistes, si habiles à défendre toutes sortes de causes, si présents dans les médias, ne semblent pas adopter leur propre cause ?

L.B. : Les associations professionnelles le font, mais il faut aussi que les artistes interviennent dans leurs associations, demandent à ce qu’elles organisent des débats internes. Si l’association écrit dans les journaux, informe ses membres, s’il y a un vrai débat, alors il y aura une véritable mobilisation.

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