No 07 - déc. 2004 / jan. 2005

Réélection de Bush aux présidentielles

Comment ? Pourquoi ?

par Richard Foltz

Voilà les questions que nombre de gens se posent à travers la planète, dont près de la moitié de la population des États-Unis. Il est difficile de voir ou de penser clairement sous l’emprise de la peur. Or, la peur a été au coeur de ces élections. La moitié des Étatsuniens a voté par crainte d’Osama Ben Laden, et l’autre moitié par crainte de George W. Bush. Personne n’a voté « pour » quoi que ce soit.

Le peuple américain ne s’est pas vu offrir un candidat anti-guerre. Il ne lui a pas été proposé un candidat qui s’oppose à l’érosion des libertés civiles dans le cadre du « Patriot Act », qui rejette l’intégrisme du libre-marché, qui prône le contrôle des armes à feu et un système universel de soins de santé, qui accepte de rendre des comptes au niveau international, qui reconnaît l’imminence des crises économique et environnementale ou qui est convaincu que la représentation politique ne devrait pas être réservée qu’aux seuls très riches. Pire encore : parce que les médias de masse sont dorénavant totalement inféodés aux intérêts des puissants, le peuple étatsunien n’a même pas eu la chance d’entendre les candidats se prononcer sur l’un ou l’autre de ces sujets. Il se peut que la majorité des Étatsuniens soutienne les positions, assez semblables, des partis Démocrate et Républicain sur ces questions, mais la « tyrannie de la majorité », comme Tocqueville la désigne, qui réduit au silence les positions dissidentes ne peut pas être considérée comme une véritable démocratie.

Que faudrait-il pour faire des États-Unis un pays démocratique ? Un certain nombre de mesures seraient utiles, dont la représentation proportionnelle, un second tour laissant place aux tiers partis et un accès plus large aux candidats à du temps d’antenne ainsi qu’aux débats publics. Cependant, pour que les États-Unis puissent mener à terme quoi que ce soit qui ressemble à un processus démocratique, deux changements majeurs sont absolument indispensables.

Incontestablement, l’influence dévastatrice du financement par les grandes entreprises sur les politiques constitue l’obstacle numéro un à tout processus démocratique aux États-Unis. Les grandes entreprises n’œuvreront jamais dans le sens de l’intérêt public. Comment alors peut-on restreindre leur influence ? Des processus électoraux financés à même les caisses publiques semblent fonctionner dans plusieurs pays. Par ailleurs, le monopole des médias devra être brisé et des mécanismes créés afin d’en élargir l’accès à un plus grand nombre de candidats et de points de vue. Le jugement de 1888 de la Cour Suprême, qui statuait que les grandes entreprises constituaient des « personnes légales », devra être renversé tandis que le pouvoir de révoquer les chartes de compagnies, si nécessaire et selon l’intérêt public, aura à être institué.

La seconde condition sine qua non pour bâtir une société démocratique est un électorat informé. Aux États-Unis, c’est là un manque, sans doute à un degré plus élevé que dans tout autre pays sur Terre. Le niveau atterrant d’ignorance politique des Étatsuniens est dû, pour une part, au contrôle des informations opéré par les médias aux mains des grandes entreprises et, d’autre part, à leur propre refus de réfléchir, de poser des questions cruciales aux leaders et d’en débattre entre eux. Les événements du 11 septembre 2001 auraient dû constituer une sonnette d’alarme ; or, ils sont plutôt devenus un prétexte pour intensifier les sentiments xénophobes, la complaisance et l’instinct irréfléchi de riposter à tout prix. Tout cela a été récupéré par les idéologues républicains financés par l’élite des grandes entreprises en vue de mettre de l’avant, d’une manière hégémonique, leur propre programme.

Il est probable que le plus gros obstacle à l’émergence aux États-Unis d’un électorat réellement informé tient à la croissance dramatique, au cours des trois dernières décennies, des chrétiens évangéliques et de leur mobilisation autour d’objectifs politiques. Alors que les séminaires religieux à travers le pays, appliquant le prisme de la pensée critique aux questions théologiques, débattaient dans un isolement grandissant de thèmes aussi « actuels » que la nature du Christ, l’égalité entre les sexes ou la justice sociale, de plus en plus de chrétiens qui se sentaient mis de côté accouraient en foule dans les méga Mac-Églises des banlieues qui leur offraient systèmes de son, effets visuels et Joyeux Festins hebdomadaires délivrant une certitude morale. Ce genre d’églises attire maintenant 60 % des protestants étatsuniens (qui représentent 30 % de la population totale) et le nombre d’adeptes ne cesse de croître. Voilà des lieux où l’on peut se réfugier face aux incertitudes et à l’insécurité d’un Monde de plus en plus complexe mais certainement pas un espace où l’on peut s’impliquer. Ce n’est pas un endroit pour débattre mais pour recevoir des directives.

Avec la prise de contrôle du mouvement évangélique par l’aile la plus radicale du Parti Républicain, son influence politique ne pourra que s’intensifier dans les années futures. Les Républicains ont largement réussi à restreindre les débats politiques aux États-Unis sur des enjeux sociaux comme l’avortement, le mariage gay et le contrôle des armes à feu. Trouver une voie positive pour impliquer le mouvement chrétien évangélique avec sa vision du monde constituée de vérités intangibles et d’un activisme vertueux représente probablement le plus grand défi auquel font face les progressistes des États-Unis et du monde entier.

Entre-temps, nous devons trouver comment composer avec quatre autres années de bellicisme, de propagande mensongère, d’érosion des droits civils et de montée du néo-fascisme. De quoi avoir peur, très peur.

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