Les enjeux de la succession de Yasser Arafat

No 07 - déc. 2004 / jan. 2005

Palestine

Les enjeux de la succession de Yasser Arafat

par Rachad Antonius

La disparition de M. Arafat aura sans doute un impact majeur, tant sur les processus politiques internes à la société palestinienne que sur les négociations entre Israël et les Palestiniens visant à mettre fin au conflit.

Yasser Arafat jouait un rôle stabilisateur entre les diverses tendances et institutions politiques palestiniennes. Ce rôle était rendu possible à cause de la légitimité historique de M. Arafat, mais aussi à cause du fait qu’il occupait des fonctions centrales tant dans le Fatah que dans l’OLP, en plus de son rôle de président de l’Autorité palestinienne, s’assurant ainsi que les dissensions seraient résolues à l’intérieur de ces instances plutôt qu’entre elles et sur la place publique. Les diverses fonctions qu’il occupait seront désormais prises en charge par des personnes différentes, ce qui permettra sans doute l’expression publique de divergences sur les solutions à apporter aux énormes défis auxquels font face les Palestiniens, la porte étant ouverte à des prises de positions contrastées entre ces diverses instances.

Les processus politiques internes

Mais deux grandes mouvances politiques sont restées à l’écart : la mouvance islamiste, beaucoup plus forte à Gaza qu’en Cisjordanie, et le mouvement associatif, actif dans le domaine de l’action sociale, et qui est le lieu d’action privilégié d’un mouvement progressiste qui n’a pas encore réussi à s’imposer comme « troisième voie ». Cette troisième voie s’est organisée autour de la « moubadara », soit l’initiative palestinienne populaire pour sortir de l’impasse diplomatique. Le Dr. Mustafa Barghouti, médecin, fondateur de l’Union des comités médicaux populaires palestiniens, est l’une des personnalités politiques incarnant cette mouvance. Le poids historique de M. Arafat, combiné aux politiques d’aide des puissances occidentales qui canalisaient tout leur appui à travers l’Autorité palestinienne, a eu comme effet de limiter l’émergence du mouvement associatif et des progressistes.

Pour sa part, la mouvance islamiste s’opposait ouvertement à M. Arafat par le biais des actions violentes qu’elle commettait contre les civils israéliens, entraînant des représailles israéliennes beaucoup plus fortes et fournissant l’excuse à Israël pour intensifier ses politiques de prise de contrôle des territoires palestiniens.

Ces trois grands courants, celui du Fatah, celui des islamistes, et celui de la moubadara vont pouvoir s’affronter à l’occasion des élections prévues. Si Israël n’intervient pas pour faire avorter le processus, on devrait voir un véritable débat d’idées ainsi que des oppositions politiques qui permettront à la société palestinienne d’exprimer des alternatives politiques autrement que par le biais des attentats-suicides. Les observateurs sur place perçoivent dans ces alternatives des ouvertures intéressantes qui permettent d’entretenir l’espoir d’une sortie de l’impasse actuelle.

Il faut craindre cependant que des pressions extérieures soient faites pour que les élections soient annulées ou reportées. Des journaux arabes rapportent que le premier ministre actuel, Ahmed Qoreï ainsi que l’ancien premier ministre, Abou Mazen, répondant à des pressions étrangères, ont déjà proposé que ce soit le comité exécutif de l’OLP qui désigne le successeur de M. Arafat à la tête de l’Autorité palestinienne. En effet, des élections démocratiques pourraient mettre au pouvoir quelqu’un qui ne fait pas l’affaire d’Israël ! M. Farouk Kaddoumi, qui a succédé à M. Arafat à la tête du Fatah, s’est opposé à cette solution et a insisté pour que des élections générales au suffrage universel aient lieu dans les délais prescrits.

Les négociations diplomatiques

Les médias occidentaux, ainsi que le gouvernement israélien et les États-Unis, ont beaucoup insisté sur la nouvelle donne au Proche-Orient, considérant que c’est M. Arafat qui était l’obstacle à la paix et que sa disparition ouvrait désormais la porte à la reprise des négociations. On verra certainement une activité diplomatique accrue, puisque le gouvernement israélien n’a plus l’excuse de M. Arafat pour ne pas parler aux Palestiniens. Mais des négociations renouvelées n’entraîneront probablement pas de progrès réel, car la prémisse voulant qu’Arafat ait été l’obstacle à un accord est tout simplement fausse. L’enjeu fondamental du conflit, c’est le contrôle du territoire. Le gouvernement Sharon n’entend pas abandonner son occupation militaire et souhaite plutôt la transformer en occupation civile et légitime avec l’accord des victimes ! Il est peu probable que les nouveaux dirigeants palestiniens, quels qu’ils soient, acceptent les propositions de Sharon.

Les seules propositions qui auraient pu, de façon réaliste, permettre un accord sont celles qui ont été finalement négociées à Taba en janvier 2001. Bien qu’imparfaites et problématiques à plusieurs égards, elles s’approchaient étroitement d’une solution acceptable pour les deux parties. On sait à présent que M. Barak, qui était alors Premier ministre, n’avait plus l’autorité nécessaire pour les accepter au nom d’Israël – c’est M. Sharon que les sondages donnaient pour gagnant aux élections de février 2001. Il est peu probable que Sharon accepte ces propositions, et encore moins probable que l’administration américaine actuelle fasse pression sur lui pour qu’il les accepte. On peut donc s’attendre à la prolongation du calvaire des Palestiniens pour quelques années encore, au moins jusqu’à l’après-Sharon et l’après Bush… D’ici là, la dynamique de l’occupation israélienne et de la violence nécessaire à son maintien, et de la violence désespérée, en retour, d’une partie des mouvements palestiniens, risque de rendre encore plus difficile la réconciliation souhaitée.

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