La gauche et l’éducation : une union qui a mal tourné

No 07 - déc. 2004 / jan. 2005

Chronique éducation

La gauche et l’éducation : une union qui a mal tourné

par Normand Baillargeon

Au Siècle des Lumières l’affaire était entendue : la gauche se définissait de manière cruciale par son adhésion, entière et passionnée, à la cause de l’éducation et de la diffusion du savoir. Les progressistes fondaient en l’éducation l’espoir raisonnable que le savoir produirait des individus émancipés et autonomes et, à terme, une société plus juste et plus démocratique.

En une mémorable formule, Condorcet devait rappeler cette importance cruciale de l’éducation dans le projet politique des Lumières : « Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leur opinion d’une raison étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées. Le genre humain resterait partagé en deux classes, celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves ».
Je soutiens que l’adhésion, sérieuse et conséquente, à ces idées et à la conception de l’éducation qu’elles mettent en jeu est aujourd’hui devenue trop rare, notamment dans les milieux de l’éducation. Je soutiens aussi, et ce n’est pas un petit paradoxe, que c’est souvent la gauche qui a œuvré à l’abandon de ces idées et qui l’a justifié avec des arguments faibles et sans grande valeur. Tout cela constitue un phénomène majeur et troublant de notre temps sur lequel on n’attire pas assez l’attention.

Qui en doute devrait jeter un œil sur les facultés d’éducation qui sont, notoirement, les plus faibles de toute l’université, sur les cours qui s’y dispensent et qui sont souvent intellectuellement risibles et sur la recherche qui s’y fait et qui, le plus souvent, ne mérite aucunement ce nom. Pour ma part en tout cas, je suis professeur en sciences de l’éducation depuis 15 ans et j’ai entendu mille fois des étudiants dénoncer la faiblesse intellectuelle de la formation qu’on leur offre. Ils ont en cela parfaitement raison.

Mais ce qui est encore plus frappant est de constater que ce mépris de la vie de l’esprit, de la rigueur intellectuelle, de la culture, se pare souvent du masque de la gauche. Comme s’il y avait quelque chose de progressiste à nier la valeur du savoir et de la raison, comme s’il y avait quelque chose de progressiste à l’ignorance. En ce moment même, au Québec, la doctrine dominante en éducation est un micmac étonnant de bêtise boursouflée de prétention appelée « constructivisme radical » : je connais des adhérents à ce bidule,lequel serait l’épistémologie, qui n’ont littéralement aucune idée de ce dont il s’agit. Et l’aboutissement pratique de ces idées est de promouvoir un délirant relativisme et de cautionner le fait de ne pas transmettre des savoirs, lesquels sont au demeurant niés puisque chacun construirait son savoir en collaboration avec les autres et que toutes ces supposées constructions se valent. Ce constructivisme radical est la conscience malheureuse du pédagogue qui a perdu confiance en l’idée de transmettre des savoirs intrinsèquement valables. Le paradoxe est immense : les éducateurs formés à cette enseigne ne croient plus en ce qu’ils enseignent et en l’idée de transmission ! Et reçoivent une formation d’une extraordinaire faiblesse et au contenu d’une inconcevable pauvreté. Cela doit être dit et dénoncé. Car nous voici parvenus à ce que Russell, qui a si souvent vu juste, avait anticipé : « Nous nous trouvons désormais confrontés à ce fait paradoxal que l’éducation est devenue un des principaux obstacles à l‘intelligence et à la liberté de penser ».

Éducation, cela veut dire formation de l’esprit par l’appropriation de savoirs et c’est justement cette idée qui est aujourd’hui abandonnée au profit de ce que je décrirais volontiers comme une sur-socialisation et un totalitarisme mou et faussement consensuel, frisant l’endoctrinement, et qui laisse sur le pavé ceux qui ne peuvent se procurer ailleurs, ce qui veut dire à la maison, ces savoirs qui font la personne éduquée : une éducation qui laisse donc tomber les plus démunis. L’idée d’éducation en est ainsi arrivée à ce que Gramsci appelait sa phase romantique : les vertus des méthodes naturelles, qu’on avait justement opposées aux anciennes méthodes mécanistes, sont désormais poussées à ce point caricatural où le souci d’apprendre naturellement aboutit à ne plus rien apprendre du tout. Gramsci écrit, de manière prémonitoire, ces mots aussi terribles que parfaitement exacts : « L’aspect le plus paradoxal de tout cela est que cette nouvelle école, qui se présente comme étant démocratique, aboutit en fait à non seulement perpétuer les différences sociales mais à les figer ». Une terrible confusion des genres s’est installée ; elle nous fait typiquement conservateurs là où il faudrait être révolutionnaires – en politique – et révolutionnaires là où il faudrait être conservateurs – en éducation. Renonçant à se battre sur le terrain politique, on se bat sur les cerveaux des enfants en leur demandant, par l’éducation, de changer un monde que nous n’osons plus affronter.

Je soutiens que la gauche est loin d’être innocente dans tout cela. Et qu’il est plus que temps qu’elle se réapproprie et défende l’idée d’éducation. Cela voudra dire lui faire la place qui lui revient dans nos mouvements ; renoncer à certaines pratiques syndicales où le corporatisme a conduit à défendre l’indéfendable du point de vue de l’éducation ; lutter contre l’irrationalisme, et contre le relativisme ; accepter que l’idée d’éducation implique des hiérarchies qu’il faut défendre puisque certains savoirs et contenus culturels sont plus valables que d’autres tandis que certains sont sans valeur ; affirmer, enfin, que nos écoles sont d’abord et avant tout des lieux d’éducation, et que le reste, y compris la socialisation, doit être subordonné à cette finalité. Vaste, mais urgent programme.

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